jeudi 12 mars 2015

Agatha et moi

C'est en CM2, un soir de classe de neige (1), alors que je mangeais en face de lui, que Gilbert P. me fit vivre sans s'en apercevoir -je crois- et pour la première fois, une expérience qui -fort heureusement, même si elle est, somme toute, anodine et indolore- ne se reproduisit pas si souvent dans ma vie et dont je ne parlerai pas maintenant.
Gilbert P., sans autres exceptions que les prescriptions littéraires scolaires, ne lisait que des romans d'Agatha Christie. 
Non. Je recommence. 
Gilbert P., sans nulle autre exception que les prescriptions littéraires scolaires, ne lisait que les romans d'Agatha Christie. 
Je veux dire tous. Et plusieurs fois. Un vrai spécialiste. 
Pour ma part, je n'en avais lu aucun (2)Je n'étais spécialiste de rien. 
Le jour où on nous demanda d'imaginer une intrigue policière (3), nos rédactions nous valurent la même honorable note et, l'une comme l'autre, elles furent lues à la classe pour démontrer à tous que, réunies en une seule, la copie de Gilbert P. (4) et la mienne (5) en auraient donné une parfaite.  
Cette histoire a une morale, à défaut d'une fin. 
Car c'est à quelques kilomètres d'où Agatha Christie créa un de ses drames policiers (6) que, lentement, j'accomplis mon destin en écrivant tous les jours, sur rien. 

(1)
S'il y avait un petit logo dans mon cerveau comme sur le bureau de mon ordinateur, alors je saisirais avec la souris tout le dossier classe de neige et je viderais la poubelle immédiatement, qu'il n'en reste rien, que je n'aie jamais vécu cela ou, puisque c'est trop tard, que je n'aie plus jamais à m'en souvenir, s'il vous plait. Mais je ne sais pas à qui demander.

(2)
Plus tard mais quand ?, je m'y résolus, trouvai les Dix petits nègres mieux que ce à quoi je m'étais attendu. Puis, je m'arrêtai là.

(3)
Si nous ne devions pas en compter les mots, elle ne devait toutefois pas dépasser une copie double. Nous utilisions encore, à ce moment-là, des petits formats.

(4)
Il avait décrit un meurtre, évoqué les armes et les motifs, emmené l'enquêteur sur une fausse piste avant de lui faire, magistralement, démasquer le coupable.

(5)
J'avais décrit l'hiver, la soirée d'hiver, la cheminée crépitante à l'intérieur, le silence neigeux à l'extérieur, le moteur d'une voiture, assourdi. Il ne m'était resté que trois lignes pour planter là un cadavre auquel je n'avais plus eu le temps d'inventer un passé.

(6)


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