lundi 31 août 2015

L'anniversaire de l'anniversaire (fragments d'insularité)

"L'immensité de la mer m'effraie. Je n'aime pas naviguer, le poisson me dégoûte… Tous ceux qui le savent me demandent ce que moi, je vais faire sur une île.
Pour le danger, l'amour. Je suis tombé amoureux d'une insulaire, nous avons eu une fille et elles m'ont emmené ici. J'étais réticent : comme dans les contes, j'ai posé trois conditions que je pensais impossibles à remplir. Il fallait que ce soit un village de montagne, loin de la mer et proche de Palma et sans hôtels ni touristes… C'est comme cela que, au printemps 1984, nous sommes arrivés à Bunyola, au nord-est de l'île.
Il y eut un matin 
un matin de préhistoire
 où je m'éveillai en sachant 
 que j'allais venir habiter ici. 
Et maintenant
 depuis deux ans
 je m'éveille ici.  

dimanche 30 août 2015

Portrait robot

Je me suis demandée, en le voyant parler avec les policiers qui étaient allés le chercher et qui avaient en main ses papiers pour une raison que personne parmi tous ceux qui, comme moi, tournèrent la tête vers lui, pour une raison que personne parmi tous ceux qui, comme moi, l'entendirent affirmer : No me gusta así, pour une raison que personne ne parvint à comprendre, je me suis demandée en le voyant se défendre mais calmement et en les voyant également calmes, les deux policiers, comme s'il le connaissaient et n'avaient pas envie de jouer leur rôle avec trop de zèle, je me suis vraiment demandée s'il ne s'agissait pas de T. ???
Pour te le décrire, je dirais… je dirais qu'il est assez gros. Enfin… pas énorme non plus mais bon… costaud en tout cas. Et qu'il a les cheveux rasés à la même longueur que sa barbe. Tu vois le genre ? En fait,  je dirais… qu'il a une tête réversible.
Vu mon talent pour la description (1) je fais bien de n'être ni écrivain ni appelée à témoigner, hein ?! 


(1)
Le monde n'arrêtait pas de nous raconter des histoires que nous ne nous lassions pas d'écouter.
Nous n'avions pas tout à fait la même manière de nous y intéresser. Je me perdais dans mes admirations, mes joies : "Voilà le Castor qui entre en transes !" disait Sartre; lui, il gardait son sang-froid et il essayait de traduire verbalement ce qu'il voyait. Une après-midi, nous regardions des hauteurs de Saint-Cloud un grand paysage d'arbres et d'eau; je m'exaltai et je reprochai à Sartre son indifférence : il parlait du fleuve et des forêts beaucoup mieux que moi, mais il ne ressentait rien. Il se défendit. Qu'est-ce au juste que sentir ? Il n'était pas enclin aux battements de coeur, aux frissons, aux vertiges, à tous ces mouvements désordonnés du corps qui paralysent le langage : ils s'éteignent, et rien ne demeure; il accordait plus de prix à ce qu'il appelait "les abstraits émotionnels" : la signification d'un visage, d'un spectacle l'atteignait, sous une forme désincarnée, et il en restait assez détaché pour tenter de la fixer dans des phrases. Plusieurs fois, il m'expliqua qu'un écrivain ne pouvait pas avoir d'autre attitude; quiconque n'éprouve rien est incapable d'écrire; mais si la joie, l'horreur nous suffoquent sans que nous les dominions, nous ne saurons pas non plus les exprimer.
Simone de Beauvoir. La force de l'âge. (2)

(2)
Ils ne nous quittent plus, ces deux-là ! m'as-tu dit en me voyant sortir mon livre pour t'en lire des passages pendant que tu conduisais (3) et il est vrai que, toi aussi, cela fait quelques semaines que tu les fréquentes ! Ainsi, Simone et Sartre nous sont devenus si familiers que nous commentons leur vie comme eux celle des autres : "A Paris, au Havre, à Rouen, (4) le principal sujet de nos conversations, c'était les gens que nous connaissions."

(3)

(4)
Ah et puis !  : 
"Mme Lemaire et Pagniez nous avaient proposé de visiter avec eux en auto le sud de l'Espagne. En attendant, nous fîmes un tour dans les Baléares, puis dans le Maroc espagnol."


samedi 29 août 2015

L'usage des mots

Une des leçons les plus stupéfiantes avait sans doute été celle où nous avions appris à refuser sans équivoque mais sans froisser qui que ce soit, une proposition, n'importe laquelle.
On va au cinéma ce soir ? Vous voulez bien signer cette pétition, s'il vous plait ? Tu m'embrasses ? Vous reprendrez bien un peu de gâteau ? Tu viens avec moi faire du shopping ? Tu es libre, demain ? Tu peux me prêter ta voiture ? Rendez-vous ce soir à 20 heures, d'accord ? Ça vous dit qu'on parte en vacances ensemble ? On fait du vélo, samedi matin ? Un petit tour à Disneyland, tu en penses quoi ? Mes parents nous invitent à manger dimanche, qu'est-ce que je leur dis ? 
Il s'agissait de prendre un air embarrassé et de dire : 
ちょっと…
On prononce chotto… On prononce aussi les points de suspension.
Cela signifie à peu près : eh bien… 
Tellement clair et définitif que personne ne commet l'impolitesse d'insister.  

Aussi, quand on me dit que, à moi qui ai appris à parler le japonais, toutes les autres langues doivent paraître faciles... 

vendredi 28 août 2015

Le cabinet des rêves 242

Tous les rêves sont affectés par les expériences et les impressions du présent aussi bien que par les souvenirs d'enfance; tous reflètent, sous forme d'images ou de sensations, une lumière, un courant d'air, un repas plantureux, un trouble interne grave. Sans doute (et j'insiste sur ce point auprès de mes élèves) faut-il considérer comme le trait le plus caractéristique de presque tous les rêves, les plus futiles comme les plus fatals -et ceci malgré la présence sous forme de traînées ou de taches d'une réflexion logique (à l'intérieur de certaines limites) et de la conscience (souvent absurde) d'événements appartenant au passé du rêve-, ce pitoyable affaiblissement des facultés intellectuelles du rêveur, qui n'est pas réellement choqué de se trouver en présence d'un ami mort depuis longtemps. Dans le meilleur cas, le rêveur porte des oeillères semi-opagues; dans le pire, il est un imbécile. 
Vladimir Nabokov. Ada ou l'ardeur
Nous sommes à la piscine, M. et moi. 
Nous nageons tous les deux sous l'eau mais le bassin est profond et l'eau n'est pas claire  : on dirait de l'eau de mer alors je ne vois pas M.
Je retourne à la surface pour poser mon appareil photo sur le rebord. 
Je le secoue pour le vider de l'eau qui s'y est introduite mais je me dis qu'il ne sera pas endommagé parce que la batterie n'était pas à l'intérieur. 
Je retourne sous l'eau et j'ai envie de plonger. 
Le temps que je me dirige en nageant vers un plongeoir, je vois un grand groupe de personnes envahir le bassin, je pense qu'il est trop tard. 

Rêve du 7 août 2015

jeudi 27 août 2015

Una comida sencilla

Quand j'ai fait la connaissance de Tomas, il sortait du supermarché, un sac de courses au bout de chaque bras.
Il avait été question du repas qu'il allait cuisiner/que nous allions manger mais ce n'est pas avec moi qu'il en avait parlé non seulement parce que, alors, je ne savais rien dire en espagnol mais aussi parce que, suite à un malentendu qui ne tarda pas à être dissipé, j'étais encore celle qui ne cuisinait pas alors que c'était ceci, cela ou encore ces choses-là que je ne cuisinais plus tandis que
ceci,
cela
ou encore ces choses-là,
 je n'ai jamais cessé de les faire. 

L'autre jour, j'ai vu Tomas au supermarché et nous avons parlé -cette fois lui et moi- de ce qu'il allait/que j'allais cuisiner.
Un repas tout simple, m'a-t-il dit. 
Moi aussi, lui ai-je dit. 
C'est ce qu'auraient sans doute affirmé aussi bon nombre de clients dont pourtant, au vu de leurs achats sur le tapis des caisses, le repas n'allait pas être plus semblable au mien que ne l'était celui de Tomas. 

mercredi 26 août 2015

L'été est une guerre de tranchées


Il y a de tout petits points noirs qui apparaissent dans mon champ de vision et qui bougent et me font guetter le reste de la caravane : les sherpas, le convoi, les tentatives d'invasion en procession, l'armée silencieuse. 
Nous dressons des barricades invisibles, des ¡NO PASARÁN! chimiques.
Il nous arrive de perdre la bataille. 
Ainsi, nous avons mal dormi, la nuit où les fourmis ont traversé notre lit. 

mardi 25 août 2015

Tuesday self portrait

Durant trop de siècles, les femmes se sont occupées à être les muses des artistes. Tu auras sûrement lu dans mon journal que je voulais être une muse, que je voulais être la femme de l'artiste et, en réalité, j'essayais d'éviter la question finale, c'est à dire que j'avais à faire mon travail moi-même. 
(…) Notre culture encourage l'homme à devenir le grand médecin, le grand philosophe, le grand professeur, le grand écrivain. Tout est réellement planifié pour le pousser dans cette direction. Maintenant, on ne demande pas cela aux femmes. Dans ma famille comme probablement dans la tienne, on espérait simplement que je me marie, que je sois une épouse et que j'élève des enfants. Mais toutes les femmes n'ont pas de talent pour cela et, certaines fois, comme dit D.H. Lawrence avec raison : "Nous n'avons pas besoin d'enfants dans le monde, nous avons besoin d'espérance". 
Anaïs Nin

lundi 24 août 2015

La perspective (fragments d'insularité)

Quand les matins 
ne seront plus propices aux bains 

dimanche 23 août 2015

C'est bien ce que je dis

En vrai, je ne sais pas nager. Du moins : pas davantage que ce qui permet à quelqu'un me voyant d'un peu loin de conclure que je nage la brasse. De près, il faudrait la même indulgence que pour, quand on me voit m'agiter en tout sens, admettre que je suis en train de danser. On peut appeler cela nager, donc, mais le plus juste serait de dire que je me déplace dans la mer. Nager vraiment nécessiterait que je me concentre sur mes gestes mais, pour cela, il faudrait que je me rappelle ce que je suis en train de faire or, le plus souvent : j'oublie. D'ailleurs, ce n'est peut-être pas pour rien que je ne me souviens pas comment j'ai appris à nager. Ma vie a été coupée en deux, du jour où elle n'a plus été atlantique -culotte,brassards,liberté- mais chlorée -maillot de bain,mouvements coordonnés,cheveux mouillés dans les jours froids d'hiver. J'exagère à peine mais j'exagère un peu : il y eut quelques dimanches matins de piscine joyeuse avec mon père et mes soeurs -sans doute pas plus de deux ou trois, suffisamment pourtant pour croire à l'installation d'un rite mais : non car c'est la course d'orientation qui supplanta la piscine et, quand j'y pense, tu es la seule personne encore dans ma vie qui nous connut à cette époque-là : mon père et ses trois filles. Tu vois, c'est bien ce que je dis : quand je nage, je ne nage pas vraiment : je pense à autre chose. Et vendredi, je ne sais pas comment ce souvenir a surgi mais, tout à coup, il n'y eut plus que lui : 

J'ai une dizaine d'années. Je suis, en compagnie de ma mère, dans la chambre d'un prêtre. Il est âgé. Il va prendre sa retraite et, donc, il ne sera plus l'aumônier de la compagnie de guides d'Europe dont mes soeurs font partie quand je serai en âge d'y entrer à mon tour. Il est connu pour son coup de crayon, il croque volontiers des scènes auxquelles il assiste lors des camps, transforme ses dessins en cartes que les guides envoient quand elles écrivent à leur famille. Sa chambre est sobre et sombre. Au mur, deux photos : celle du pape (ma mémoire seule ne me permet pas de dire lequel. Si je me souviens de l'élection de Jean-Paul II, la fumée, l'attente, etc., je ne suis pas capable de la dater). Et une de lui, photographié avec un évêque, un cardinal ? Je ne l'ai pas su à l'époque. Je le regarde aussi lui, ce prêtre mais, si sa chambre a marqué mon souvenir, son visage : non. Je ne bouge pas. Je sais ne pas bouger, pendant longtemps. Je suis un modèle idéal. Il réalise mon portrait.
Ni ma mère ni moi ne l'avons sollicité pour cela mais lui : oui car nous avions rendez-vous. Il n'a pas dessiné mes soeurs. Pourquoi moi ? 
Le portrait est réalisé en noir et blanc, sur papier Canson. Il fait partie des papiers de ma vie que je n'ai pas conservés mais que je n'ai pas oubliés. Je le revois précisément. La bouche m'était étrangère mais les yeux : oui, fidèles.

Vendredi soir, à vélo, je suis allée te regarder travailler. Il y avait longtemps : l'animation de la rue, les chanteurs aux terrasses voisines, la circulation intense, les femmes en robes longues, les odeurs de viande grillée, tout ça.
Une petite fille, immobile sur la chaise, posait, sa mère assise, à côté.
Que se souviendra-t-elle de ce moment, dans trente-cinq ans ?

samedi 22 août 2015

¡ no fue pan comido !

littéralement : ça n'a pas été du pain mangé !
autrement dit : 
c'était pas d'la tarte !
(il m'arrive de le penser, à la fin d'une journée)


Les jours commencent et finissent dans une heure trouble de la nuit. Ils n'ont pas la forme longue, cette forme des choses qui vont vers des buts : la flèche, la route, la course de l'homme. Ils ont la forme ronde, cette forme des choses éternelles et statiques : le soleil, le monde, Dieu. La civilisation a voulu nous persuader que nous allions vers quelque chose, un but lointain. Nous avons oublié que notre seul but, c'est vivre et que vivre nous le faisons chaque jour et tous les jours qu'à toutes les heures de la journée nous atteignons notre but véritable si nous vivons. Tous les gens civilisés se représentent le jour comme commençant à l'aube ou un peu après, ou longtemps après, enfin à une heure fixée par le début de leur travail; qu'il s'allonge à travers leur travail, pendant ce qu'ils appellent "toute la journée"; puis qu'il finit quand ils ferment les paupières. Ce sont ceux-là qui disent : les jours sont longs. 
Non, les jours sont ronds. 
Nous n'allons vers rien, justement parce que nous allons vers tout, et tout est atteint du moment que nous avons tous nos sens prêts à sentir. Les jours sont des fruits et notre rôle est de les manger, de les goûter doucement ou voracement selon notre nature propre, de profiter de tout ce qu'ils contiennent, d'en faire notre chair spirituelle et notre âme, de vivre. Vivre n'a pas d'autre sens que ça. 
Jean Giono. Rondeur des jours

vendredi 21 août 2015

Le cabinet des rêves 241

Rêve : Je vais donner une conférence et je lis. J'ai beaucoup travaillé. Elle est écrite d'une manière exquise en français. Mais quand je me trouve en face du public, je me rends compte qu'il ne connaît pas le français et je tente de traduire ma conférence du mieux que je peux. 
Anaïs Nin. 

Je vais être stagiaire (ou travailler) dans une librairie. 
La première fois que j'y vais, la librairie est fermée et plongée dans le noir, je ne fais rien, je regarde juste ma (future) collègue ranger dans les livres à l'étage.
La deuxième fois, je suis dans la rue à vélo avec elle et un autre employé. 
Il pleut beaucoup. 
Pendant que nous avançons, je leur demande de me rappeler le nom du quartier où nous allons. 
Je connais ce nom mais je ne parviens pas à m'en souvenir et, quand ils me le disent, je sais que ce n'est pas cela : je ne le reconnais pas. 
Nous arrivons à la librairie, soulagés parce que trempés. 
La boutique est fermée mais nous allons y entrer nos vélos. 
Le patron est dans l'entrée, il nous explique qu'il a fait très chaud, dernièrement : Ah la la ! qu'est-ce qu'il a fait chaud ! 
Sachant que les personnes qui m'accompagnent travaillent là et sont au courant, je pense que c'est à moi qu'il dit cela parce que, peut-être, il croit que je viens d'ailleurs. 
Je réponds que je le sais, que j'ai subi cette chaleur moi aussi. 
Mes collègues se tournent vers moi en me regardant comme s'il était entendu que je n'avais pas à ouvrir la bouche et que je viens de commettre un impair. 
Je me sens gênée et pense que ça commence mal. 

Rêve du 6 août 2015

jeudi 20 août 2015

Que dit Google de nous ?
Que répondre à la question Que deviens-tu ?
Que sait-on des gens une fois que :

marié, deux enfants, fonctionnaire
ou :
célibataire, habite en région parisienne, un chien
ou :
divorcé, ingénieur en aéronautique, s'est installé dans le bordelais après avoir beaucoup voyagé, un enfant
ou :
divorcé deux fois, trois enfants, deux chats, un chien, chef de projet
ou :
marié, bibliothécaire 

?
De lui, je sais qu'il habite toujours à O., qu'il est directeur d'une école maternelle. De lui, je ne sais plus rien. A lui, je pense tous les matins, quand l'heure de mon bain est celle du ski nautique, à lui et son dessin humoristique (une dame emmenée à l'horizontale, par un bateau à vive allure ne s'apercevant de rien)

mercredi 19 août 2015

Erreur de la météo en notre faveur

J'ai nagé sous un ciel
mais, sur la foi du bulletin météo qui m'avait promis une matinée en terrasse
je n'ai accordé que peu d'attention aux gouttes qui ont parsemé ma serviette 
jusqu'à 

l
a

p
l
u
i
e

qui fait pédaler plus fort 
qui brouille la vue. 
Je connais les tendances Comtesse de Ségur de l'île, 
le gris ne dure que le temps d'une tasse de thé.
Au studio
je suis entrée dans la 
Maison des feuilles
en attendant sans inquiétude le retour du ciel


"C'est drôle", nous dit au début Navidson. "J'ai juste envie de garder une trace, de montrer comment Karen et moi on a emménagé avec les enfants dans une petite maison à la campagne. Comment les choses se sont passées. Ni fusillades, ni famines, ni mouches. Rien que du dentifrice, du jardinage, et des histoires ordinaires. Et c'est sur cette base que j'ai obtenu une bourse de la fondation Guggenheim et du NEA Media Arts. Peut-être à cause de mon passé ils s'attendent à quelque chose de différent, mais je me suis juste dit que ce serait sympa de voir comment des gens prennent possession d'un lieu nouveau. Comment ils s'installent, voire s'y enracinent, se comportent entre eux et pourquoi pas apprennent à un peu mieux se connaître. Personnellement, j'ai juste envie de créer un petit avant-poste confortable pour ma famille et moi. Un endroit où boire de la citronnade sous le porche en regardant se lever le soleil."
Or, c'est presque littéralement la façon dont débute le Navidson Record, avec Will Navidson qui se détend sous le porche de sa petite maison de style colonial, en dégustant un verre de citron pressé, tandis que le soleil teinte d'or les premières minutes du jour. En dépit de l'allégation de Rosen, rien chez Navidson ne semble particulièrement retors ou contrefait. Et il n'a pas l'air non plus de jouer la comédie. En fait, c'est un homme d'une amabilité désarmante, mince, séduisant, approchant tranquillement la quarantaine, bien décidé à se poser pour explorer le côté paisible de la vie. 
Du moins y réussit-il au début, avec une série de plans superbes montrant la campagne de Virginie, le paysage rural, les collines violettes issues de la nuit, avant de quitter cette vision fondatrice pour se concentrer davantage sur l'emménagement dans la maison, les tapis d'Orient d'un bleu pâle qu'on déroule, les meubles qu'on change sans cesse de place, les cartons qu'on déballe, les ampoules électriques qu'on change, et les photos qu'on accroche, y compris une de celles qui lui ont valu des récompenses. De cette façon, Navidson nous montre non seulement comment chaque pièce est investie, mais également comment chacun y apporte sa propre touche personnelle. 
A un moment, Navidson marque une pause pour interroger ses deux enfants. Ces plans sont eux aussi d'une composition parfaite. Son fils et sa fille baignent dans la lumière du soleil. Leurs visages chaudement éclairés se détachent sur un décor apaisant, pelouse verte et arbres.
Daisy, alors âgée de cinq ans, apprécie leur nouvelle maison. "C'est joli ici", dit-elle avec un petit rire timide, ce qui ne l'empêche pas de souligner l'absence de grands magasins comme "Bloomydales".
Chad, qui a trois ans de plus que Daisy, se montre un peu plus réservé, voire grave. Sa réaction a trop souvent été mal interprétée par ceux qui connaissent la fin du film. Or il est important de se rappeler qu'à cette époque Chad ignorait tout de ce que l'avenir leur réservait. Il exprime simplement des inquiétudes naturelles chez un garçon de son âge qui vient d'être déraciné de son habitat citadin pour être transplanté dans un environnement radicalement différent.
Et d'expliquer à son père que c'est le bruit de la circulation qui lui manque le plus. Il semble que le vacarme des camions et des taxis faisait pour lui, le soir, office de berceuse. Il a désormais du mal à s'endormir dans le silence.
"Et le bruit des criquets ?" demande Navidson.
Chad secoue la tête.
"Ça te fait peur ?"
Chad acquiesce.
"Pourquoi ? lui demande son père.
-On dirait que quelque chose attend.
-Quoi ?"
Chad hausse les épaules.
"J'en sais rien, papa. J'aime bien le bruit des voitures, c'est tout."
 Mark Z. Danielewski. La Maison des feuilles.  

mardi 18 août 2015

Tuesday self portrait



With photographs
And magnetic tape
We capture
Pretty animals in cages
Pretty flowers in vases
Enraptured

And doesn't the tree
Write great poetry?
Doing itself so well

Do you blame monet?
His gardens in giverny
He captured
And lovely basho
His plunking ponds and toads
Enraptured

The fate of kurt cobain
Junk coursing through his veins
And young virginia woolf
Death came and hung her coat

Love of color, sound and words
Is it a blessing or a curse?
Enraptured

Laura Veirs. Rapture

lundi 17 août 2015

Les caractères (fragments d'insularité)

Une maison est toujours davantage que l'espace entre ses murs mais une maison ancienne à Majorque est quelque chose de plus encore. Si on est habitué à faire de sa maison le reflet de sa personnalité, il est possible que, ici, il se passe le contraire. Plus la maison dans laquelle on est installé a de "caractère", plus on finira par s'adapter à elle, comme le maître finit par avoir les mêmes traits que son chien.
Traduction libre d'un extrait de Un hogar en Mallorca (un foyer à Majorque) de Tomás Graves.

Pas davantage que je ne me sens d'affinités avec la maison que j'habite, je n'aimerais qu'on me voie des points communs avec le petit blanc que je promène tous les soirs

dimanche 16 août 2015

Les jours Sorolla

C'est ce jour-là, exactement, qu'il s'est passé ce dont tu m'avais parlé, il y a deux ans mais, il y a deux ans, j'enterrais ma vie des villes et, même si Lisbonne se situe à la même latitude, je n'y avais pas perçu ce changement et nous l'avons constaté au même moment attablés devant le café dont nous avons dit, plus tard, qu'il avait sauvé notre journée : c'était l'été, toujours l'été et pourtant tout était différent et à peine m'as-tu fait remarquer la couleur de la peau des enfants sur le rivage que je l'ai reconnue, c'était celle des tableaux que nous avions vus au Prado puisque nous en avions atteint le mitan et la lumière, ah oui !, la lumière avait changé, gagné en indulgence méditerranéenne, en maturité. 
Quant à l'affiche de la cuisine, c'est le jour suivant que, à l'heure du goûter, tu m'as annoncé que tu allais l'enlever maintenant que le temps passé à l'observer, à l'étudier avait fini par la délaver, la priver de rouge. 
C'était le 10 août, c'était l'anniversaire de la mort de Sorolla. Quand je l'ai appris, j'en ai à peine été étonnée. 

samedi 15 août 2015

La vie sexuelle des mots

C'est un peu comme changer de verres de lunettes 
et voir
 non pas mieux : autrement. 
Avant, je me baignais dans la mer. 
Maintenant dans el mar. 

vendredi 14 août 2015

Le cabinet des rêves 240

Qu'est-ce qu'un rêve ? Une suite composée par le hasard, un succession de scènes triviales ou tragiques, statiques ou viatiques, fantastiques ou familières, qui nous montrent des événements plus ou moins vraisemblables rapiécés de détails grotesques et font rejouer les morts dans des mises en scène nouvelles. 
Quand je considère les rêves plus ou moins mémorables qui ont peuplé mes nuits au cours des neuf dernières décennies, je peux les classifier selon leur thème en plusieurs catégories, desquelles deux tranchent nettement sur les autres par leur distinction générique. Je veux parler des rêves professionnels et des rêves érotiques.
Vladimir Nabokov. Ada ou l'ardeur
Nous habitons au-dessus de chez C.S. 
Je descends et je la vois devant son ordinateur, en train de regarder une série qu'elle aime bien et qu'elle commente un peu pour moi. 
Sans sortir de la maison (?), nous allons faire une brocante : principalement des stands de bijoux et de petits objets tenus essentiellement par des Indiens. 
Rapidement, C. me laisse : elle est fatiguée et préfère aller se coucher. 
Je regarde les boucles d'oreille, en prends deux paires -des pendants en verre, une paire plus longue que l'autre- que je garde en main pour voir ce que ça donne sur moi quand je verrai un miroir. 
Je prends aussi une montre et, avant que je sois sûre de l'acheter, un des vendeurs en change la pile pendant qu'il m'en vante les mérites : il est sûr que, une fois qu'elle aura une pile neuve, elle fonctionnera très bien. 
A ce moment-là, je mets mes mains dans les poches, me rends compte que, contrairement à ce que je croyais, je n'ai pas du tout d'argent. 

Rêve du 1er août 2015

jeudi 13 août 2015

Dedans les gens

Ecrire est regarder ou l'excuse pour regarder. Tous ceux qui vivent du conte devraient regarder jusqu'à avoir mal aux yeux. Moi, je justifie mon indiscrète curiosité en me disant à moi-même que je le fais pour vous.  
Traduction libre d'un extrait de Don de gentes de Elvira Lindo.*

On dit souvent que les personnes qui perdent l'usage d'un de leurs sens 
: l'ouïe ou la vue
 développent l'usage de l'autre 
: la vue ou l'ouïe. 
Le jour où je n'ai plus compris leurs conversations
 j'ai commencé à regarder les gens autrement 
 à New York, (9 W 42nd St),
à Lisbonne
à Bruxelles
ici, aussi, 
qu'ils soient de là ou d'ailleurs, 
j'imagine de la vie des gens
ce qui nous rend, tous, 
banals autant qu'uniques : 
Une cicatrice de varicelle, là. Une peluche aimée, égarée, jamais oubliée. Un parfum de glace préféré. Un zéro en géométrie. Un régime commencé, abandonné, recommencé, abandonné, recommencé, aband… Des larmes à la mort de la mère de Bambi. Une frayeur au volant. Un fard piqué au tableau. L'impatience du retour de chaque saison. Un cauchemar récurrent. L'habitude de colorer des oeufs à Pâques. Un mauvais souvenir de vacances. 
etc.


*Escribir es mirar o la excusa para mirar. Todos aquellos que vivimos del cuento deberíamos mirar hasta que nos dolieran las ojos. Yo justifico mi entrometida curiosidad diciéndome a mí misma que lo hago para ustedes.
Elvira Lindo.

mercredi 12 août 2015

identité nationale


les serviettes aux balcons 
comme autant de pavillons
 les couleurs sont bigarrées 
pourtant la nationalité
est unique 
:
touristique

mardi 11 août 2015

Tuesday self portrait

Au centre de Mexico les librairies, vastes établissements de fraîche date, sont nombreuses, trois au moins par pâté de maisons, garnies d'éditions brochées, bon marché, bien présentées de David Copperfield, Le Père Goriot, Le Moulin sur la Floss, Contrepoint. Les vitrines sont bourrées des traductions de Stephan Zweig, d'Emily Brontë, et du Professeur Sigmund Freud. Qui les achète ? Un quart de la population est composé d'illettrés. Un autre quart ne peut déchiffre les mots que laborieusement. Tout adulte, qui en est capable, est supposé, conformément à la loi, apprendre ses lettres à un adulte analphabète par an. Il s'agit souvent de savoir quelles lettres. La langue courante est l'espagnol, mais il y a encore deux millions de Mexicains qui ne parlent qu'un seul des soixante différents dialectes tribaux précolombiens. Dans l'Etat de Sonora, ils ne se servent même pas des chiffres arabes ou romains mais d'un système personnel de leur propre invention. 
J'ai acheté un Manuel de Conversation. Dans le chapitre intitulé : Mots et formules utiles, j'ai trouvé : 
-Vous intéressez-vous à la mort, monsieur le Compte ?
-Oui, beaucoup, Excellence. 
Sybille Bedford. Chez Don Otavio.

lundi 10 août 2015

Eloge de la lenteur (fragments d'insularité)

Le caractère méridional d'un pays quel qu'il soit est un phénomène relatif, qui n'est pas nécessairement déterminé par la latitude. Ainsi, l'Angleterre du Sud est le Midi pour l'Ecosse, mais plus au sud que cette Angleterre du Sud s'étend le sombre district industriel du Nord de la France. Marseille est plus au nord que l'honnête province du Piémont dont la propreté est d'une rigueur teutonne; Boston est au sud de Florence; New York est sur le même parallèle que Naples; Alabama est au nord de cet avant-poste mexicain de l'"efficience" septentrionale qu'est Monterrey. Dans les pays tempérés, les caractéristiques du Midi sont le relâchement d'une discipline sévère, l'épanouissement, la facilité plus grande des communications d'homme à homme. La vie y est plus immédiate, l'heure du prochain bus moins pressante. On y a des loisirs et on en profite sciemment. Dans le Midi géographique s'amorce une chute : le laissez-faire se mue en laissez-aller, la quiétude cède la place à la fainéantise, la tolérance, la bonhomie, la jouissance deviennent des habitudes.
Sybille Bedford. Chez Don Otavio
insulaires* 
mes chaussures forcent 
mon allure
à
l'indolence


*L'histoire des minorquines
A Minorque, la moins connue des îles Baléares, la fabrication de chaussures et de sandales est depuis la fin du XIXème siècle une tradition. Qui eut cru à l'époque que le modèle de l'île le plus connu aujourd'hui serait celui créé par un paysan!
Dans les années 50, alors que Minorque est isolée du fait de son positionnement en faveur des républicains lors de la guerre d'Espagne, un paysan a eu l'idée de se confectionner pour lui même des sandales résistantes, pratiques, confortables et surtout adaptées à la saison chaude. Sa bonne idée est de façonner la semelle dans un pneu usagé...
Dans les années 60, les minorquins les ayant adoptées, les savetiers de l'île commencent à fabriquer ces sandales sur commande.
Mais ce n'est que dans les années 70 que les premiers ateliers ouvrent leur porte à la fabrication d'avarcas, nom donné par les minorquins à ces sandales. Dès lors, les autres habitants des Baléares et les premiers touristes repartent avec dans leurs valises. Et les touristes français les renomment minorquines.
Depuis, les minorquines ont conquis l'Espagne... Pied de nez à l'histoire : la famille royale en porte chaque été!

dimanche 9 août 2015

naranja

était le mot de passe du jour
Un jour, les confitures de sa femme ont disparu du comptoir où elles côtoyaient les bocaux d'olives. Elles sont trop naturelles, le marchand a dit, il faudrait nettement moins de fruits, quelques additifs, un arôme quelconque, beaucoup plus de sucre… pour continuer à les vendre ouvertement. 
Quand j'en achète un pot
sous le manteau 
pour t'en faire cadeau 
je me sens contrebandière. 

samedi 8 août 2015

Nègre
 de
 soi-même

Ira Progoff, après avoir écrit quelques livres de valeur sur la psychologie et enseigné la psychologie profonde à la Drew University, a développé, en utilisant le journal intensif, une méthode singulière pour unifier la personnalité et réaliser efficacement une espèce d'auto-thérapie.
(…) Le premier chapitre s'intitule "Le journal intime intensif comme instrument pour la vie". Ce qui suit est une série de propositions pour enregistrer nos expériences, souvenirs et rêves, comme des clés pour la compréhension de nos vies. Progoff nous offre des suggestions explicatives comme : "Décoller de la base de notre vie", "Liste des jalons de notre vie", "Registre de l'histoire de notre vie", "Carrefours : chemins pris, chemins pas pris", "Reconstruire notre autobiographie".
(…) La fascination de cette méthode réside dans la découverte d'un ego dont nous ne savions pas qu'il était en nous. Un des obstacles pour ce voyage intérieur a été le manque de confiance des gens dans leur capacité à écrire. Mais Progoff l'a prévu et nous rappelle que "l'écriture quotidienne n'est pas un exercice de littérature : c'est un exercice de nos vies".
Anaïs Nin

Il s'agirait de : 
  • Choisir un fait de notre passé relativement ancien qu'on est sûr d'avoir relaté dans un journal tenu à l'époque sans, toutefois, se souvenir de ce qu'on en avait dit. 
  • Ecrire dans le détail tout ce qui nous revient à la mémoire à propos de cet épisode. 
  • Relire le passage du journal intime. 
  • Mesurer l'écart. 

(cet exercice n'a rien à voir avec Ira Progoff mais tout avec mon imagination)

vendredi 7 août 2015

Le cabinet des rêves 239

Même aujourd'hui, je ne puis plonger le regard dans les eaux d'une écluse, le long des parois lisses et mouillées, sans éprouver une sorte de trac, et bon nombre de mes rêves d'enfant furent des rêves de mort par noyade, où j'étais attiré comme par un aimant au bord de l'eau. (Telle devint la force de ces rêves, dans mes années d'adolescence, qu'ils en affectaient ma vie de veille, et que la berge d'un étang ou d'une rivière attirait mes pieds, de même qu'une voiture rapide peut hypnotiser un piéton sur une route déserte autrement.)
Graham Greene. Une sorte de vie
Mon père est revenu. 
D'où ?
En le voyant, j'ai l'impression que c'est de l'hôpital et que c'était inespéré.
J'en éprouve un immense soulagement et je me précipite dans ses bras comme après une longue absence inquiétante. 
Il m'accueille, quant à lui, plutôt comme après des vacances, il est très bronzé et ne semble pas comprendre que je sois si heureuse et si soulagée. 
Ma mère est là aussi et elle a l'air de savoir, elle, pourquoi je suis comme ça. 
R. passe et mon père lui dit de prendre un pinceau et d'aller peindre (dans le cadre de travaux concernant la maison, sans doute). 
R. dit qu'il le fera mais que, là, il va nager. 
Mon père répète sa demande. 
R., tout en s'éloignant tranquillement, répète aussi sa réponse : il a compris, il va le faire mais là, il va nager. 
Mon père a l'air choqué. 
Ma mère lui explique que c'est normal, que R. est grand, qu'il a sa vie. 
J'ajoute, pour convaincre mon père, que si M. demandait ce genre de choses à J.M., celui-ci aurait la même réaction. 

Rêve du 22 juillet 2015

jeudi 6 août 2015

mais moi aussi, 

qu'est-ce que vous croyez ? j'ai porté un short court comme ça, un jean coupé que c'était mais quant à savoir qui l'avait fait, pour qui  c'était ? ce short ne m'appartenait pas, il était à la maison même si je ne me souviens pas l'avoir vu sur une de mes soeurs et, justement, j'étais avec une de mes soeurs, ce jour-là, la plus grande ou la plus âgée devrais-je dire quoique, à cette époque-là, elle devait encore être plus grande que moi et, d'ailleurs, je ne l'ai jamais tant dépassée que ça mais, même si je ne me souviens plus comment elle était habillée, elle, je sais que, forcément, dans la rue, ça se voyait : qu'elle était ma soeur, qu'elle était l'aînée alors qu'avec l'autre, ma soeur cadette, bien qu'elle ait trois ans de plus, on nous a souvent demandé laquelle était… avant de nous prendre pour des jumelles, avant de nous confondre, y compris à un point que je ne comprenais pas : les gens tout de même ! il y en a de si peu physionomistes ! je veux dire, la dame m'avait deux fois de suite adressé la parole comme à ma soeur, bref, nous allions au cinéma ou, en tout cas, je nous revois, ma soeur et moi, marchant vers le cinéma du boulevard extérieur mais quoi ? la séance n'a pas eu lieu ? nous allions ailleurs ? ça, en revanche, je ne le revois pas et si je ne me souviens plus comment était habillée ma soeur, je sais que moi, ce short vraiment court, donc, et mes cheveux longs, noués en de multiples et minuscules tresses que ma soeur, pas celle sur le trottoir avec moi, l'autre, avait la patience de faire, ce qui prouve, je veux dire : les tresses prouvent que j'étais jeune, disons treize ou quatorze ans et il faisait chaud, il faisait même très chaud dans les rues de O., c'était le plein été et comment on pouvait aller au cinéma puisque c'était le matin ? et, quand j'y pense, je me dis que c'est le premier jour où on m'a regardée, je veux dire : vraiment vue et je ne sais pas pourquoi, je veux dire : je ne sais pas si je ne me souviens pas pourquoi ou si, à l'époque, je ne le savais déjà pas, en tout cas, peut-être à cause de mon allure qui n'avait rien à voir avec les années 80, peut-être à cause de mes cuisses qui s'assortissaient mal avec mon vêtement, peut-être à cause de ce j'affichais clairement, ce jour-là : que ça y est ! j'étais sortie de l'enfance, je ne sais pas mais je me souviens que j'ai découvert, je me souviens que j'ai aimé le découvrir : qu'on pouvait être différent, qu'il n'y avait pas d'obligation à l'uniformité et, par la suite, si je n'ai plus jamais porté ce short, je ne suis plus, non plus, passée inaperçue dans les rues de O. 

mercredi 5 août 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 10 : la sérendipité

C'est extraordinaire comment ce film a continué à se glisser dans ma vie des manières les plus inattendues. Ces dernières années, je me suis habitué à écouter de la musique d'ambiance -William Basinski, Stars of the Lid, ce genre de choses- pendant que je travaille (le bourdonnement, l'absence de rythme, m'aident à me concentrer). 
J'avais écouté le disque The tired sounds des Stars of the Lid une douzaine de fois et j'aimais toujours ce moment dans "Requiem for Dying Mothers, part 2" où un chien commençait à gémir. Je supposais que le chien se trouvait dans le studio et que les Lid avaient décidé de garder l'intrusion comme des choeurs canins fortuits. Plus tard, pendant que je l'écoutais pour écrire cette scène, je me suis rendu compte que les aboiements du chien étaient précédés d'une légère éraflure. J'ai écouté le passage encore une fois. Et une autre. Il n'y avait aucun doute, il n'y avait rien de hasardeux : les Lid avaient samplé l'aboiement avec lequel ce chien répondait au déplacement du verre sur la table ! *

 Associer 
cmd+c = copier
cmd+v = coller

J'aurais adoré ça, une assistance informatique pour supporter ma jeunesse. Envoyer des mails, y glisser des liens, plutôt que m'épuiser à attendre des lettres. Entrer le nom d'un groupe, d'un morceau sur un moteur de recherche, l'écouter ad libitum plutôt que devoir supporter toute la programmation médiocre d'une radio en patientant pour l'entendre à nouveau. Pouvoir lire un texte introuvable en PDF plutôt que d'écumer en vain les caisses des bouquinistes. 
Pourtant, même si je n'ai aucune nostalgie du temps lent d'avant l'adsl, il n'y a ni frénésie ni téléphone mobile dans ma vie. 
C'est pourquoi j'ai dû attendre d'être rentrée chez moi pour écouter sur internet le double concerto de Brahms dont Anaïs Nin dit dans son Journal que je lis en bord de mer, qu'il est en train de passer sur son gramophone. 
Mais aussi, parce qu'elle fait allusion à Majorque en parlant du vent de Los Angeles, chercher sa relation avec l'île, apprendre qu'elle y a séjourné : à Deia 
comme Robert Graves









et qu'elle y a écrit un récit érotique

*Le livre de Geoff DyerZona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre. 

mardi 4 août 2015

Tuesday self portrait

Il n'existe pas de distinctions sociales à Majorque. Tout le monde est un "señor" ou une "señora" et tous se sentent unis par les mêmes exigeantes façons de se conduire et la rectitude implicite dans l'adjectif "formel" qui a toujours une connotation positive. Bien que, au naturel, je sois très informel, j'essaie de passer pour un "monsieur très formel" : en ne faisant rien en public qui pourrait choquer la susceptibilité de mes voisins. Comme je le dis toujours à mes amis quand ils m'écrivent pour me demander des informations sur "mon île" : "l'île n'est pas à moi mais à eux". Pourvu que tous les étrangers prennent au sérieux ce fait si simple.
(…)
Je dois admettre que j'ai très peu d'amis intimes Espagnols, à part les gens du village, les commerçants et les gens comme ça. Une des raisons est que nous, nous commençons à aller nous coucher à onze heures et que nous nous levons à sept heures, au lieu d'aller dormir à trois heures du matin et nous lever à onze heures, comme se doit de le faire tout Espagnol aisé, nos heures de repas ne peuvent tout simplement pas coïncider avec les leurs. Les autres raisons sont l'excessive formalité dans la majorité des foyers espagnols et l'apparent manque d'intimité intellectuelle entre mari et femme.
Robert Graves. Por qué vivo en Mallorca
(Je traduis ici librement la traduction espagnole qu'ont réalisée Lucía Graves et Natalia Farrán Graves de l'anglais)

lundi 3 août 2015

La vie mode d'emploi (fragments d'insularité)

On en connaît tous, on en a tous connu une, une fille que tout le monde s'accorde à trouver belle, qui est naturellement souriante, unanimement populaire, saine et sportive, qui se démaquille à l'eau de pluie, porte des parfums simples aux notes iodées ou d'herbe coupée, des vêtements verts et bleus, qui pratique aussi bien la planche à voile que le golf, l'équitation, dont les artistes aiment faire le portrait, qui inspire les écrivains, et que tous courtisent dans l'espoir d'attirer à soi ses bonnes grâces.  
L'île est ainsi et pour me donner des chances d'être son amie, je lui laisse faire la pluie et le beau temps sur ma vie : j'adapte à son rythme mes horaires de sieste, de marche ou de baignade, de repas, je mange ce qu'elle m'offre et, comme tant d'autres l'ont fait, le font, le feront, je lui tire le portrait. 

dimanche 2 août 2015

A la verticale du bleu

Alors que je viens de quitter notre matelas, que je m'allonge dans la mer, je pourrais presque m'y rendormir, je pense tout bas. 
Les yeux ouverts je vois parfois, comme le reflet de moi, un avion dans son bleu sauf que mon ventre : plat, le sien : plein. 
Je me souviens de quand ils volaient bas et que nous comptions les semaines avant de les prendre toi vers moimoi vers toi. (1)
(1) 
Un temps scandaleusement récent tellement, à nous, il parait ancien. (2)

(2) 
Quoi ? Seulement deux ans ?! Je suis restée incrédule en le disant, l'autre soir, alors que j'évoquais ce temps-là avec le garçon dans la cuisine. 
Presque deux ans et demi, tout de même ! a-t-il largement recompté, l'air de celui qui sait de quoi il parle (3), l'air de vouloir me consoler. 

(3)
Je me l'étais fait répéter de nombreuses fois au début de l'été dernier, sachant que Avec tous ces prénoms "en A", aussi ! ne serait pas une excuse recevable -d'autant moins de ma part à moi qui ai deux soeurs "en INE"- avant de me sentir capable de demander sans me tromper Elle va bien … ? mais maintenant je l'ai oublié, ce prénom qui, d'ailleurs, assez rapidement, n'a plus été approprié. 
Pas davantage qu'il les garde secrètes, le garçon ne fait la publicité de ses amours. Pourtant, nous avons mis peu de temps avant de connaître le prénom suivant. Et ce soir-là, le soir de la cuisine, il venait déjà de fêter les un ans de son premier baiser avec C. (4) Un an ?! alors que j'aurais juré qu'il y avait nettement moins longtemps.

(4)
Elle porte, elle aussi, un prénom "en A". 

samedi 1 août 2015

Un été ardent

Je ne transporte jusqu'à la mer que des pages légères, que je tourne pendant les quarante-cinq minutes que j'octroie au soleil pour sécher mon maillot. 
Mon livre de l'été ne quitte pas la chambre où je passe les après-midis ventilés 
mais rejoint
lui 
le carrelage frais quand je suis rejointe
 moi 
sur le lit blanc.
Par une sorte de coïncidence lyrique Marina et Mlle Larivière prenaient le thé dans la véranda vitrée de style russe, qui ne servait que fort rarement. 
(…) Van but un verre de lait et se sentit soudain envahi par une vague d'épuisement si délicieuse qu'il décida de se mettre au lit sans attendre. 
"Tant pis", fit Ada en s'emparant avidement d'une épaisse tranche de fruit-cake.  
"Hamac ?" s'enquit-elle encore. Mais Van, qui ne tenait plus sur ses jambes, secoua la tête et se retira après avoir baisé la mélancolique main de Marina. 
"Tant pis", répéta Ada, et avec un invincible appétit elle entreprit aussitôt d'enduire largement de beurre la surface couleur jaune d'oeuf du gâteau et ses riches incrustations de raisins, de cerises, d'angélique et de cédrat. 
Mlle Larivière observait la manoeuvre avec stupeur et dégoût. 
"Je rêve, dit-elle. Il n'est pas possible qu'on mette du beurre par-dessus toute cette pâte britannique, masse indigeste et immonde ? 
-Et ce n'est que la première tranche", dit Ada. 
"Une pincée de cannelle dans ton lait caillé ?" demanda Marina. 
"Imaginez, Belle (à l'adresse de Mlle Larivière), qu'elle appelait cela de la neige au sable quand elle n'était encore qu'un bébé. 
-Elle n'a jamais été un bébé, dit Belle d'un ton péremptoire. Elle était de force à briser les reins de son poney avant même d'avoir appris à marcher. 
-Je me demande combien de kilomètres vous avez pu faire aujourd'hui, dit Marina; notre athlète est complètement épuisé. 
-Sept, seulement", répondit Ada avec un sourire tout en continuant de mâcher. 
Vladimir Nabokov. Ada ou l'ardeur