lundi 5 septembre 2016

Fille des îles (fragments d'insularité)

J'étais allongée dans l'eau, sur le dos, et un oiseau m'a survolée. 
La lumière n'était déjà plus d'août alors que septembre n'était encore qu'un projet. Mais 
je m'y sentais chez moi. Je me sentais chez moi dans cette lumière-là, 
davantage que dans l'eau, moi qui suis une fille des terres, une fille de septembre.
A défaut de pouvoir m'en souvenir, je sais imaginer la scène. 
Une jolie rousse marchant dans l'océan le long d'une plage de l'île, une main en visière au-dessus de ses yeux, apercevant les deux fillettes qui jouent avec leur père, plus loin. 
Une jolie rousse et c'est ma mère, nageant 
dans l'océan et moi, moi nageant 
également, dans sa mer intérieure.

dimanche 4 septembre 2016

Des insomnies, des écrivains, des spaghettis

On s'est croisés au lever du jour, dans le lit.
Où t'étais ? j'ai dit. Au salon, avec Richard, tu m'as répondu. Avec des anguilles, si ça se trouve, pour vous tenir compagnie, j'ai pensé. Mais. Plutôt que de te parler de la recette de spaghettis de Richard Brautigan, j'ai préféré te laisser te rendormir et je suis allée à la cuisine avec Ricardo. J'ai lu Ricardo Piglia pendant que cuisaient des lentilles et que je mordais dans mes toasts à l'avocat.
Je suis assis ici, dans un fauteuil de velours contre une fenêtre qui donne sur les toits de Buenos Aires, lisant Henry James, en même temps que les pensées les plus diverses passent devant moi, comme si je les voyais, comme si ma tête était connectée à une chaîne personnelle de télévision. Notre propre chaîne qui fonctionne parallèlement à notre lecture, comme cela arrive parfois avec des amis à qui je rend visite chez eux et que je trouve en train de lire avec la télévision allumée, parfois sans le son, seulement avec les images pendant qu'ils écoutent de la musique. 
Traduction libre d'un extrait* de  Los diarios de Emilio Renzi de Ricardo Piglia.


*Estoy aquí sentado en un sillón de felpa contra una ventana que da a las azoteas de Buenos Aires, leyendo a Henry James,  al mismo tiempo los pensamientos más variados cruzan frente a mí, como si los viera, como si mi cabeza estuviera conectada a un canal personal de televisión. El canal propio que funciona paralelamente a la lectura, como sucede a veces con algunos amigos a los que visito en su casa y los encuentro leyendo pero con el televisor prendido a veces sin sonido, sólo con imágenes, mientras en un combinado escuchan música. 

vendredi 2 septembre 2016

Le cabinet des rêves 295

Un rêve. Je suis au milieu de la foule dans une rue d'une ville inconnue et je parle une autre langue, une langue que personne ne comprend.  
Traduction libre d'un extrait* de  Los diarios de Emilio Renzi de Ricardo Piglia.
*Un sueño. Estoy en medio de una multitud en una calle de una ciudad desconocida y hablo otro idioma, un idioma que nadie entiende.
Je suis avec M. 
Comme j'ai rendez-vous pour un entretien, je le laisse dormir et je m'en vais. 
Je prends un train un peu au hasard : en fait, je suis dans la banlieue de Tokyo et je dois me rendre à Shinjuku pour mon rendez-vous. Au moment où le train fait demi-tour et s'engage dans la campagne, je réalise avec fatalisme que nous n'allons pas dans la bonne direction. 
Je suis dans un wagon découvert qui ressemble à celui d'un petit train touristique. D'ailleurs, il y a des touristes autour de moi dont deux jeunes Français. 
Le plus jeune fait mine de s'emparer de mon téléphone portable. 
Je lui fais une remarque en français qui le désarçonne parce qu'il ne pensait pas que je le comprenais. 
Son grand frère commence par rire de la situation avant de me dire que ma remarque était stérile. 
Je lui demande quelle réaction aurait été plus adéquate ? Molester son jeune frère ? 
En disant cela, j'attrape celui-ci par les cheveux en riant alors que c'est sérieusement que je ferais volontiers ce geste. 

C'est le terminus du train. 
Il y a une plage en contrebas, nous ne sommes même pas dans une gare. 
Je ne vois pas du tout comment je vais pouvoir aller à Shinjuku. 
J'adresse la parole à une femme dans un mélange de japonais et d'espagnol. 
Elle me répond avec des mots français pour me faire comprendre que je devrais aller dans le café qu'elle me désigne. 
Je reconnais ce café pour l'avoir fréquenté plusieurs fois quand j'habitais à Tokyo.
Je me dis que, en effet, je peux y bénéficier d'une connexion internet, non seulement pour demander des détails sur mon rendez-vous mais aussi pour le reporter car je ne vais pas pouvoir y arriver. 

Rêve du 23 août 2016

jeudi 1 septembre 2016

Ce que je sais de Sophie B.

Rien. Je ne sais rien de Sophie B. Je ne sais rien ou presque, à part qu'elle est morte mais la vie de quelqu'un peut-elle se réduire à sa mort ? Je sais de Sophie B. qu'elle est née dans le dernier tiers du XXème siècle, qu'elle y est morte aussi, une vingtaine d'années plus tard. À peine. À peine une vingtaine, je veux dire. Voilà : encore maintenant, je pense à Sophie B. Oh, pas souvent. Pas même régulièrement. Plus souvent avant que maintenant : quand il m'arrivait de frôler la mort, de me dire que j'aurais pu mourir, je me disais ça que, franchement j'aurais pu mourir aujourd'hui ! Ce n'était pas moi qui frôlais la mort mais plutôt la mort qui avait alors, souvent, des allures de taxis. Y en a-t-il encore beaucoup, des comme moi ?, je ne dis pas ses proches, hein !, non je veux dire des vraiment comme moi. Qui n'étaient pas davantage que je l'étais intimes de Sophie B. mais qui comme moi, s'en souviennent encore. Ce que je sais de Sophie B. c'est qu'elle est morte et qu'elle parlait trop. Sophie B. parlait, le savait, parlait trop, ne pouvait s'en empêcher. À la mort de Sophie B., j'étais plus jeune qu'elle. À peine. À peine plus jeune, je veux dire. Alors, forcément, je ne le suis pas restée longtemps, plus jeune. J'ai vite été plus âgée que Sophie B. et quand je pensais à elle, je me demandais à quoi bon ? J'avais l'âge où l'on croit encore qu'il peut y avoir une réponse à ce genre de questions, à quoi bon ? C'est vrai, non ? : il y a un âge où l'on pense qu'il y a un sens. Et un âge où l'on pense que, s'il n'y en a pas de sens, au moins y a-t-il la chance. La chance d'atteindre l'âge de l'indulgence, l'âge où l'on peut s'aimer bien. Car Sophie B. parlait, le savait, parlait trop, ne pouvait s'en empêcher et pas davantage elle ne pouvait s'empêcher de s'en vouloir. Sophie B. s'en voulait trop pour s'aimer. Elle parlait trop, elle le savait mais nous en demander pardon, c'était encore parler et nous horripiler davantage. Car Sophie B. finissait, c'est vrai, par nous horripiler. Elle parlait, elle s'en voulait, nous n'aurions jamais pu lui en vouloir autant qu'elle s'en voulait. Si je ne sais rien de Sophie B. si ce n'est qu'elle est morte, c'est parce qu'elle parlait, elle parlait trop pour qu'on l'écoute. C'est pour cela que je ne sais rien de plus de Sophie B. que si elle avait été l'être le plus secret que j'aie jamais rencontré. Sophie B. parlait mais je n'ai rien retenu de tout ce que je l'ai entendue dire. Ce que je sais, c'est qu'elle était joyeuse et qu'elle aimait chanter, presque autant que parler et peut-être chantait-elle quand elle pédalait car je ne l'imagine tout de même pas parler, Sophie B., en faisant du vélo. Ce que je sais c'est qu'elle faisait du vélo et qu'il n'y pas eu de temps de latence, pas de suspens, pas de comas mais du silence. Quand le camion l'a heurtée, elle si légère et à vélo, même si elle était en train de chanter, Sophie B. s'est tue, Sophie B. est morte. 

mercredi 31 août 2016

Déformation professionnelle

Je persiste à m'éveiller à l'aube.
Ainsi, je supervise le lever du soleil.

mardi 30 août 2016

Tuesday self portrait

Jeudi 13 octobre  
     Je lis ce que j'ai écrit dans ces carnets, désordre des sentiments. Je cherche une poétique personnelle qui ne se voit pas (encore). Un journal enregistre les faits pendant qu'ils se passent. Il ne les rappelle pas, il les enregistre seulement au présent. Quand je lis ce que j'ai écrit dans le passé, je trouve des blocs d'expérience et la lecture seule permet de reconstruire une histoire qui se déplace au fil du temps. Ce qui se passe se comprend ensuite. On ne doit pas raconter le présent comme s'il était déjà passé.
Traduction libre d'un extrait* de Los diarios de Emilio Renzi de Ricardo Piglia. 
*Jueves 13 de octubre 
Leo lo que escribí en estos cuadernos, desorden de los sentimientos. Busco una poética personal que aquí ne se ve (todavía). Un diario registra los hechos mientras suceden. No los recuerda, sólo los registra en presente. Cuando leo lo que escribí en el pasado encuentro bloques de experiencia y sólo la lectura permite reconstruir una historia que se desplaza a lo largo del tiempo. Lo que sucede se entiende después. No se debe narrar el presente como si ya hubiera pasado.




lundi 29 août 2016

Les adieux à l'été (fragments d'insularité)

Bien sûr, même si celui-ci est le dernier, il y aura d'autres voyages. 
Mais ce ne sera plus la même heure, la même lumière, la même saison. 

dimanche 28 août 2016

Tracé (presque) droit

On nous aurait prédit -en ce temps-là- à toi qui ne lisais rien et encore moins les prescriptions scolaires : Un jour, tu liras davantage qu'elle et à moi qui préférais les animaux en tissu aux poils véritables : Un jour, tu nourriras son chien, on aurait bien ri. 
Mais d'être à présent si différents de ce que nous étions il y a trente ans est nettement moins étonnant que de nous apercevoir que nous nous apprêtons maintenant à réaliser joyeusement tout ce qui, il y a encore deux mois, nous paraissait si déprimant. 

samedi 27 août 2016

Des amis venus d'Espagne

L'école n'est pas loin. Ferdinand arrête la Land Rover et nous y entrons. Les enfants se mettent debout et nous regardent : quelques uns avec étonnement, d'autres avec curiosité. Nous nous approchons du fond de la salle et Ferdinand nous présente au professeur, Gabriel, un noir très grand et fort. Ferdinand dit en français aux enfants que nous sommes des amis et que nous venons d'Espagne. Il s'approche d'une carte suspendue au mur et désigne la péninsule ibérique. Il dit aux enfants qu'ils peuvent nous poser des questions. Ferdinand traduit du français à l'espagnol puis de l'espagnol au français quand Jaime ou Cristina répondent. Moi, je réponds directement en français. Les enfants ne paraissent pas surpris par mon français bien que, parfois, je ne comprenne pas le leur. Ils veulent savoir s'il neige en Espagne, s'il fait froid, s'il y a beaucoup de voitures et de grands immeubles et quelle est notre équipe de football, le F.C Barcelone ou le Real Madrid. 
Traduction libre d'un extrait* de Koundara, de David Pérez Vega.

C'est un vendredi de juillet que j'avais rendez-vous avec Almudena et David, que nous avons dîné au bord du canal.
J'ai continué, tous les vendredis de l'été, de rendre visite au portraitiste, de rentrer par le canal. 
J'aurais tout aussi volontiers continué à y avoir rendez-vous avec Almudena et David. 

*La escuela no está lejos. Ferdinand detiene el Land Rover y entramos en ella. Los niños se ponen de pie y nos miran : algunos con extrañeza, otros con curiosidad. Nos acercamos al fondo del aula y Ferdinand nos presenta al profesor, Gabriel, un negro muy alto y fuerte. Ferdinand les dice en francés a los niños que nosotros somos unos amigos que han venido de visita desde España. Se acerca a un mapa que cuelga de una pared y señala la península ibérica. Les dice a los niños que pueden hacernos preguntas. Ferdinand traduce del francés al español y después del español al francés cuando contestan Jaime o Cristina. Yo contesto directamente en francés. A los niños no parece sorprenderles mi francés, aunque yo a veces no entiendo el suyo. Les interesa saber si en España nieva, si hace frío, si hay muchos coches y edificios altos, y cuál es nuestro equipo de fútbol, el F.C. Barcelona o el Real Madrid. 

vendredi 26 août 2016

Le cabinet des rêves 294

Je suis au volant d'une voiture familiale dont les passagers me sont tous inconnus à l'exception de mon neveu L. (très jeune), assis sur la banquette la plus arrière, à qui j'adresse un petit signe de reconnaissance dans le rétroviseur. 
Alors que nous arrivons en haut d'une côte, je vois que, dans la descente qui suit, des gens sont en train d'effectuer des dépassements dangereux. Notamment un énorme camion dont je pense qu'il ne va pas avoir le temps de se rabattre avant que je le croise. 
Or si : il y parvient mais la conductrice, paniquée, ne peut pas stabiliser son véhicule et le camion effectue des zigzags qui empiètent sur mon côté de la route. 
Alors qu'il se dirige droit vers ma voiture, j'arrive à l'esquiver en roulant sur l'herbe du remblai. 
Cependant, sans que je sache comment cela a lieu, la voiture est projetée sur la plate-forme du poids lourd qui transporte des attractions de fête foraine. 
Nous atterrissons sur une surface brûlante et sur nous s'abat le couvercle d'un gaufrier géant. 
Je crois que nous allons être aplatis et que la voiture va brûler mais non : nous sommes indemnes quand le couvercle se relève et je comprends que c'est en cela que consiste l'attraction. 

Rêve du 21 juillet 2016

jeudi 25 août 2016

L'obligation au départ

Bruxelles, août 2011
Il y avait eu, je m'en souviens, je m'en souviens bien, un soupçon de brutalité, un ton de menace, cette froideur dans la voix, qui firent de Madame, de S'il vous plait, de Veuillez, des mots aussi tranchants qu'une lame qu'ils m'auraient plaquée sur la gorge, ces deux hommes, Veuillez ranger votre appareil s'il vous plait madame, et leur voix et leur tête bien au-dessus de la mienne et leur uniforme et leur assurance m'avaient fait me féliciter qu'ils ne puissent pas lire sur mes traits mon identité incertaine. 

mercredi 24 août 2016

CHOSE  VUE

un soir de juin
car aujourd'hui
non, rien. 

mardi 23 août 2016

Tuesday self portrait

Le salon était vide. Les fenêtres n'avaient pas été ouvertes depuis des semaines. L'air était aussi sec que dans une boîte de biscuits. Les tapis sentaient la poussière civilisée; les chaises et les sofas, bien que recouverts de housses, avaient tous été disposés pour la conversation, et non pour la confrontation. Dans la salle de bains, l'un des énormes robinets était déjà en train de faire du bruit; de la véritable eau tombait goutte à goutte et Manberley y trempa le doigt, puis le lécha comme quelqu'un trouvant du miel au fond d'une tasse. Dans la chambre il y avait un lit, sous lequel il pourrait se cacher quand les murs commenceraient à s'écrouler. C'était le paradis.  
Timothy Findley. Le grand Elysium hôtel

lundi 22 août 2016

L'île désenchantée (fragments d'insularité)


Dans le fond nous étions abandonnés de tous et nous avions seulement les difficultés du commerce, dit-elle. Alors, au plus haut point de l'insupportable, selon elle, elle eut l'idée d'aller en avion à Majorque, avec son mari et son enfant, passer quelques semaines. Elle ne s'était pas engagée pour le voyage le meilleur marché mais si, tout de même, presque le meilleur marché, la chambre devait avoir un balcon duquel on pourrait voir la mer. Cela avait été sa seule exigence et fin août. C'est à dire, il y avait plus d'un an et demi, elle avait volé de Munich à Majorque. Vous savez, dit-elle, finalement j'ai seulement vingt-et-un ans et, ensuite, elle ne put continuer à parler. Ce fut à l'hôtel Paris, dit-elle, que nous avons logé. Je me l'étais imaginé différent. Elle ne put dire différent comment, même quand je lui demandai différent comment elle ne put le dire. Quand, pour la première fois après son arrivée, très tôt, elle alla à la mer avec son enfant, elle fut dégoûtée. Et l'enfant aussi. Ils avaient loué deux transats et avaient passé quelque heures en silence, juste sous les murs de l'hôtel, sur ces transats, avec mille ou deux mille personnes. Ils n'avaient pas du tout pu parler parce que, à côté de l'hôtel, il y avait des travaux qui empêchaient toute conversation. Ils avaient essayé de quitter l'hôtel mais cela ne fut pas possible, nulle part ils ne trouvèrent de logement. 
Traduction libre d'un extrait de Beton de Thomas Bernhard dont j'ai lu la traduction qu'en a faite Miguel Sáenz en espagnol.
La plage a des allures désertes, le soir.
Le jour, je préfère ne pas la voir.

dimanche 21 août 2016

Cours intensifs


A moi à qui les conducteurs de bus ne disent plus Au revoir ! mais A demain !, m'est soudain revenu le souvenir de ta leçon inaugurale du temps où, toi sur l'île, moi à Lisbonne* et peu favorisés par les trajectoires low cost, nous étions malgré tout reliés par une latitude commune et où tu assurais ma formation à distance en matière de paysages. 
Tu m'avais avertie qu'à partir du 15 août, tu verras, la lumière change du tout au tout. J'étais débutante et je n'avais pas vu.
Un matin de cette semaine, en revanche, en même temps que tout était pareil à tous les matins, j'ai vu que oui, tu as raison, tout était différent. 

*

samedi 20 août 2016

Lucky day
!

ai-je pensé le seul jour parmi tant d'autres où je suis parvenue en haut de l'escalier mécanique au moment où le feu pour piétons de l'avenue passait au vert. 
Quand cela me fut confirmé, quelques instants plus tard, par une tasse à café prophétique dont les flancs proclamaient "Hoy vas a tener suerte"*, je fus curieuse de vivre la suite. 
Mais rien ne se passa plus. Rien qui ne fut identique à tous les autres jours, je veux dire. 
*Tu vas avoir de la chance aujourd'hui

vendredi 19 août 2016

Le cabinet des rêves 293

Dans la rue, M. et moi devons expliquer à deux femmes qui ne parlent que leur langue (d'un pays de l'est), qu'elles sont garées sur la chaussée et pas sur un parking comme elles semblent le croire. 
Je rentre dans la bibliothèque où nous avions l'intention d'aller ensemble. 
La bibliothèque est en travaux alors je m'installe à une table ronde dans le hall pour y attendre M.
S'y installe aussi Mathieu Amalric. 
Nous parlons, lui et moi, naturellement, presque intimement. 
Mais, quand je lui dis que d'avoir vu un de ses films me donne l'impression d'avoir passé la soirée de la veille avec lui, il se renfrogne et se tait comme s'il n'avait été naturel jusqu'à présent que parce qu'il pensait que je ne savais pas qui il était. 

Rêve du 21 juillet 2016

jeudi 18 août 2016

Tous les jours


au retour
dès le deuxième rond-point
j'aperçois au loin
les voiles des kitesurfs danser
comme autant de ballons lâchés
pour célébrer mon arrivée

mercredi 17 août 2016

Le grand sommeil

Sentir partir la mienne 
à gauche
à droite
ou m'entrainer irrésistiblement vers l'avant


me fait penser :
MAIS Où A-T-ON LA TÊTE quand on dort DANS LES TRANSPORTS ?

mardi 16 août 2016

Tuesday self portrait

Car, à la vérité, c'est une erreur grossière de prétendre que Rita, quand elle est ivre, veut montrer ses seins à tout le monde, parce que, de toute façon, elle est toujours ivre et que la plupart du temps elle est habillée jusqu'au cou. Non d'après le Mathématicien, si elle fait ça de temps en temps, ce n'est pas tant par alcoolisme ou exhibitionnisme que par timidité : que faire, de quoi parler, comment se comporter en société ? Simuler un intérêt pour des conversations stupides ou prendre des poses prétentieuses, essayer de réfuter des arguments inattaquables mais complètement faux, justifier pourquoi nous préférons la pâte de coings à celle de pommes ou Miró à Dalí ? Ah non ! mieux vaut rester dans un coin à se taire, en buvant gin sur gin, en fumant du tabac noir jusqu'à ce que, à un moment donné de la nuit, de façon brusque et pour passer enfin à l'action après un marasme insupportable, sans savoir quel comportement juste adopter ni quel mot vrai proférer, pour libérer l'angoisse, paf, les seins à l'air. Et ça bien sûr, sans aucune préméditation, de façon compulsive plutôt, au moment où non seulement les autres mais elle-même l'attendent le moins. 
Juan José Saer. Glose. 

lundi 15 août 2016

Ici et maintenant (fragments d'insularité)

Toujours j'aimais les 15 août dans les villes
jamais plus dénuées qu'alors de leurs
commerces humains, marchands. 
Jamais je n'avais réellement pensé à 
mais où sont-ils, tous ?
Je sais, à présent. 

dimanche 14 août 2016

TERRasse

Pour bien faire, il aurait fallu que je te parle aussi de la géolocalisation et du droit à l'oubli mais : du monde tel qu'il va, j'en sais à peine davantage que toi. A nous entendre, certains nous auraient sûrement pensés martiens. Or : non. Car nul n'était plus terrien que nous, en ce jour de week end long, où nous avions, au contraire de tous les autres, quitté le bord de l'île pour en gagner l'intérieur. 

samedi 13 août 2016

CHOSE  VUE

Il est 8h01, le bus passe devant le parvis de l'église. Il est toujours 8h01 quand le bus passe devant le parvis de l'église. Le parvis de l'église est habituellement désert à 8h01.
Sur le parvis de l'église à 8h01, il la tient dans ses bras, enserrée dans ses bras : son dos à elle contre son ventre à lui, dans ses bras. 
Ils sourient. Ils sourient tous les deux à la photographe qui leur sourit elle aussi, en s'éloignant à reculons. Elle s'éloigne à reculons après avoir rectifié un pli de son costume à lui, de sa robe à elle, son costume de marié à lui, sa robe de mariée à elle. 

vendredi 12 août 2016

Le cabinet des rêves 292

Nous sommes en France, D., A. et moi et nous allons assister à la présentation d'un livre dans une librairie. 
Je pense que, cette fois, ce sera D. qui sera dans la situation de ne pas comprendre bien la langue. 
On s'installe mais pas côte à côte. 
Finalement, il ne s'agit pas d'une présentation littéraire mais d'un concert. 

Rêve du 22 juillet 2016

jeudi 11 août 2016

L'enfance des rêves

Les voyages dans le sud nous offraient le dépaysement de la chaleur, nous faisaient venir du Nord sous prétexte que nous habitions au-delà de la Dordogne.  
Je n'avais pas encore l'âge du siège avant et, de toute façon, dernière enfant d'une famille dont le nombre offrait une réduction à l'occasion, j'étais à l'arrière où je développais mes compétences en matière de rêverie et d'absorption de paysages. 
Sur les coteaux, sur les crêtes, herbe tondue, chevaux, bassins d'eau bleue, les maisons aperçues servaient d'étalon à mes projections maladroites d'un avenir si lointain qu'il était pure science fiction. 
Aurai-je un jour, pensais-je, aurai-je ce nombre de pièces, cette piscine, ces beaux animaux. 
Grandir m'a révélé mon absence d'âme fourragère, mon peu d'attirance pour les tondeuses, pour les placements immobiliers, mon inappétence pour les maillots. 
Il y a longtemps que ne me font plus rêver les maisons qui ont vue sur la route d'où je les vois. 

mercredi 10 août 2016

La routine

tous les matins tôt traverser
le village désert excepté
à la terrasse les habitués
à qui j'offre le défilé
d'une mode n'ayant jamais existé

mardi 9 août 2016

Tuesday self portrait

Et cet été me semblait atténué par la confusion blanchâtre du nuage sur la vitre, au-dessus de la place, sur la place même, sur la rivière paisible à quelques centaines de mètres de là. C'était l'été qui enflait à trente mètres d'ici, charriait du néant, un air lent, une odeur de jasmin en provenance des fermes, la tendresse d'une peau étrangère se chauffant au soleil. 
"L'été, dis-je plus ou moins directement, à lui ou à la table." 
Juan Carlos Onetti. A une tombe anonyme

lundi 8 août 2016

Préposition de lieu (fragments d'insularité)

j'habitais dans le Nord à Lille
j'habite dans le nord de l'île

dimanche 7 août 2016

D'autres jours

Il y a les jeudis.
Et il y a d'autres jours, les jours où quand 
le bus arrive, je te vois assis et où quand
tu te lèves, quand tu m'embrasses, au bout 
de ton bras il y a un livre de poésie*.


*
ENVÍDIAME, YO PUEDO AMARTE AÚN

Cuando ya no es posible cuando ya
y ya no y es que todo es demasiado
yo puedo amarte aún.

Cuando tú y cuando entonces y después
y me dijiste y puede que si hubiéramos
yo puedo amarte aún.

Cuando ella y cuando él y las llamadas
y las veces que no te respondía,
cuando acaso y en éste mismo instante;
no después sino ahora y no hace falta
decírtelo de nuevo pero sí :
yo te amo por encima de nosotros.

Ben Clark. Los últimos perros de Shackleton.

samedi 6 août 2016

CHOSE  VUE

Il a dix ans. Non, il a onze ans et demi. Non, je ne sais pas quel âge il a.
Il marche dans la rue, je le croise alors qu'il marche dans la rue, alors que je marche dans la rue, nous marchons dans la rue.
Il porte des lunettes de soleil, j'ai le temps de penser : comme une rock star.
Il porte aussi une peluche, un ours en peluche, il porte un ours en peluche blanc, à qui il fait mimer le jeu d'une guitare.
Il chante.
Je le croise dans la rue alors qu'il fait jouer à son ours en peluche blanc une chanson des White Stripes.

vendredi 5 août 2016

Le cabinet des rêves 291

J'emmène chez le vétérinaire le gros chien jaune que je porte sous un bras. 
Il a plutôt la taille d'un chiot mais il est très encombrant malgré tout. 
M. me tend au passage un jeune chat que je dois porter sous l'autre bras. 
Chien et chat sont tentés de se disputer et agitent les pattes avant pour se donner des coups. 
J'essaie, tout en continuant à avancer, de les en empêcher. 

Rêve du 10 juillet 2016

jeudi 4 août 2016

Souvenirs de l'avenir

Comment j'ai lu un de mes livres pourrait être le titre de mon autobiographie (si je l'écrivais). 
Premier point, les livres de ma vie de l'époque, pas tous ceux que j'ai lus mais seulement ceux dont je me souviens nettement la situation et le moment où je les ai lus. Si je me rappelle des circonstances dans lesquelles j'étais avec un livre, c'est pour moi la preuve qu'il fut décisif. Ce ne sont pas forcément les meilleurs ni ceux qui m'ont influencé mais ce sont ceux qui ont laissé une trace. Je vais garder ce critère mnémotechnique, comme s'il n'y avait rien de plus que ces images pour reconstruire mon expérience. Un livre a une qualité intime dans mon souvenir seulement si je me vois en train de le lire.  
Traduction libre d'un extrait* de Los diarios de Emilio Renzi. Años de formación. (Les journaux de Emilio Renzi. Années de formation) de Ricardo Piglia.
De quoi me souviendrai-je de cet été 2016 ?
De n'avoir lu qu'à (grand) peine. 
Mais d'avoir entamé la lecture du dernier livre (en date) de Ricardo Piglia le dernier weekend de juillet. 

*Cómo he leído alguno de mis libros podría ser el título de mi autobiografía (si la escribiera). 
Punto primero, los libros de mi vida entonces, pero tampoco todos los que había leído sino sólo aquellos de los cuales recuerdo con nitidez la situación, y el momento en que los estaba leyendo. Si recuerdo las circunstancias en las que estas con un libro, eso es para mí la prueba de que fue decisivo. No necesariamente son los mejores ni los que me han influido : pero son los que han dejado una marca. Voy a seguir ese criterio mnemotécnico, como si no tuviera más que esas imágenes para reconstruir mi experiencia. Un libro en el recuerdo tiene una cualidad íntima, sólo si me veo a mí mismo leyendo. 

mercredi 3 août 2016

Philosophie de comptoir

¿Ya sonreíste hoy?
Sin cambios no hay mariposa. 
A veces se gana, a veces se aprende.*
Les leçons que s'obstinent à vouloir me donner les serviettes en papier posées sur les tables me paraissent avoir moins de valeur que les cafés que j'y bois. 

*As-tu souri aujourd'hui ?
Sans changements il n'y a pas de papillon.
Parfois on gagne, parfois on apprend.

mardi 2 août 2016

Tuesday self portrait

L'amitié ne sert pas à clarifier égoïstement ses propres centres d'intérêt, mais surtout à échanger chaleur et affection, d'où le peu d'intérêt que Proust, pour un cérébral, accordait aux relations ouvertement "intellectuelles". Au cours de l'été 1920, il reçut une lettre de Sydney Schiff, l'ami qui devait, deux ans plus tard, organiser sa rencontre désastreuse avec Joyce. Sydney écrivait qu'il passait ses vacances au bord de la mer en Angleterre avec son épouse Violet, que le temps était beau, mais que Violet avait invité un groupe de jeunes gens impétueux à séjourner avec eux, et qu'il se sentait déprimé en voyant combien ces jeunes étaient creux. "C'est très ennuyeux pour moi car je n'aime pas la société constante de la jeunesse. Je suis affligé par leur naïveté que j'ai peur de corrompre, au moins de compromettre. L'être humain m'intéresse parfois mais je ne l'aime pas parce qu'il est trop peu intelligent."

Proust, cloué au lit à Paris, avait du mal à concevoir qu'on pût être mécontent de passer des vacances sur une plage en compagnie de jeunes gens dont le seul défaut était de ne pas avoir lu Descartes : 
"Je fais mon travail intellectuel en moi, et une fois avec mes semblables, il m'est à peu près indifférent qu'ils soient intelligents, pourvu que gentils, sincères, etc."

Alain de Botton. Comment Proust peut changer votre vie

lundi 1 août 2016

Le mitan (fragments d'insularité)

C'est seulement d'un point de vue continental que l'on peut croire que le fait qu'une île se trouve à plusieurs semaines de voyage en bateau de la terre la plus proche en fait un paradis. C'est seulement pour ceux qui vivent sur le continent que chaque morceau de terre entouré d'eau de tout côté semble être le lieu parfait pour projeter des expériences utopiques et des paradis terrestres.

Traduction libre d'un extrait de l'Atlas des îles abandonnées de Judith Schalansky
A la moitié de la saison, je suis aussi surprise qu'une sprinteuse qui se souvient soudain qu'elle s'est inscrite à un marathon. 

dimanche 31 juillet 2016

Un réveil à Barcares

Ce n'est, finalement, qu'après ton départ le soir, que j'ai réussi à m'alléger du fardeau de sommeil manquant que je trainais depuis le matin tôt, depuis le moment où, te laissant endormi, j'étais descendue m'allonger dans la mer comme dans notre lit, les vagues molles en guise de drap, avec l'impression de faire chambre à part. 

samedi 30 juillet 2016

Vie et mort des insectes

D'avoir voulu passer la nuit dans mon cou, elles l'avaient payé de leur vie et, au matin, je trouvai leurs minuscules cadavres dans mon lit. 
L'après-midi, mes mains sous ma tête trop longtemps, engourdies, j'avais été tirée de ma sieste par une autre sorte de fourmis. 

vendredi 29 juillet 2016

Le cabinet des rêves 290


M. a acheté une pizza pour qu'on la mange avec T. et V.
Elle est assez grande pour quatre mais il s'agit juste d'un fond de pâte à pain sans sauce tomate, sans fromage et dont l'unique garniture -des poivrons rouges crus- n'est pas également répartie. 
Je me dis qu'il va absolument falloir y ajouter des ingrédients. 
Quand M. me dit qu'il l'a payée plus de cinquante euros, j'en suis catastrophée. 

Rêve du 9 juillet 2016

jeudi 28 juillet 2016

CHOSE  VUE

L'activité des deux cochons m'a fait détourner la tête avec autant de pudeur que si, à la place d'être en train de voyager, j'avais ouvert par erreur la porte de leur chambre à coucher. 

mercredi 27 juillet 2016

CHOSE  VUE

La scène se répète invariablement, je peux en attester, chaque mardi aux alentours de 14h07 rue Blanquerna. 
Des deux qui la rejoignent, qu'elle attend sur le banc le plus proche de la terrasse du glacier, c'est toujours le chien qu'elle embrasse le premier. 

mardi 26 juillet 2016

Tuesday self portrait

Il exagère, sans doute. Personne ne peut vivre sans exagérer un peu. S'il y a des périodes dans la vie de Julián, il faudrait les exprimer conformément à un indice d'exagération. Jusqu'à dix ans, il a exagéré très peu, presque pas. Mais à partir de dix et jusqu'à dix-sept ans, il s'est livré à l'imposture. Et depuis ses dix-huit ans, il s'est converti en expert des formes les plus diverses d'exagération. Depuis qu'il est avec Verónica, son exagération a diminué considérablement, malgré quelques rechutes. 
Il est professeur de littérature dans quatre universités de Santiago. Il aurait aimé s'en tenir à une spécialité mais la loi de l'offre et de la demande l'a obligé à être versatile : il donne des cours de littérature hispano-américaine mais aussi de poésie italienne, même s'il ne parle pas italien. Il a lu, avec attention, Ungaretti, Montale, Pavese, Pasolini et des poètes plus récents comme Patricia Cavalli et Valerio Magrelli, mais en aucun cas il n'est spécialiste en poésie italienne. Pour le reste, au Chili, ce n'est pas si grave de donner des cours de poésie italienne sans connaître l'italien parce que Santiago est plein de professeurs d'anglais qui ne savent pas l'anglais et de dentistes qui savent à peine extraire une dent -et de coachs personnels en surpoids et de professeurs de yoga qui ne réussiraient pas à faire cours sans une généreuse dose préalable d'anxiolytiques.  
Traduction libre d'un extrait* de La vida privada de los árboles (La vie privée des arbres) de Alejandro Zambra. 
*
Exagera, sin duda. Nadie puede vivir sin exagerar un poco. Si es que hay periodos en la vida de Julián, habría que expresarlos de acuerdo con un índice de exageración. Hasta las diez años exageró muy poco, casi nada. Pero desde los diez hasta los diecisiete años se entregó a la impostura. Y desde los dieciocho en adelante se convirtió en un experto en las más diversas formas de exageración. Desde que está con Verónica la exageración ha venido disminuyendo considerablemente, a pesar de algunas recaídas. 
Es profesor de literatura en cuatro universidades de Santiago. Hubiera querido ceñirse a una especialidad, pero la ley de la oferta y la demanda lo ha obligado a ser versátil : hace clases de literatura hispanoamericana y hasta de poesía italiana, a pesar de que no habla italiano. Ha leído, con atención, a Ungaretti, a Montale, a Pavese, a Pasolini, y a poetas más recientes, como Patricia Cavalli y Valerio Magrelli, pero en ningún caso es un especialista en poesía italiana. Por lo demás, en Chili no est tan grave dar clases de poesía italiana si saber italiano, porque Santiago está lleno de profesores de inglés que no saben inglés, y de dentistas que apenas saben extraer una muela -y de personal trainers con sobrepeso, y de profesoras de yoga que no conseguirían hacer clases sin una generosa dosis previa de ansiolíticos. 

lundi 25 juillet 2016

L'enfance des bourreaux (fragments d'insularité)

Nul besoin de maîtriser leur langue pour comprendre le motif de la plainte énoncée entre deux hoquets par ces enfants, petits, couverts de larmes autant que de sable, qui désignent d'un doigt tremblant leurs tortionnaires à leurs parents, leur mère le plus souvent, qui les consolent négligemment, levant à peine les yeux de leur livre, de leur revue, de leur sommeil, de leur boisson, décidés qu'ils sont, eux, à ne pas se laisser distraire du paradis. 

dimanche 24 juillet 2016

Les rendez-vous du jeudi

Le nombre décroissant 
chaque jour 
sur ma carte d'abonnement 
chaque jour 
m'assure 
me rassure 
le temps passe. 

Mais
plus encore 
me met en joie 
chaque jour
où le nombre ne décroit
pas
car tu me rejoins
je te rejoins
car nous rentrons 
ensemble. 

samedi 23 juillet 2016

CHOSE  VUE


Quand le bus fut prêt à partir, une seule place resta vacante. Ils avaient été quelques uns, cependant, montés alors que les sièges étaient quasiment tous occupés, à avancer jusqu'à sa hauteur avant de rebrousser chemin et s'installer en amont, préférant à la sienne la proximité d'enfants bruyants et remuants.
Lui, pourtant, présentait la garantie d'un voisinage tranquille, sans bavardage intempestif au téléphone, sans coup de coude dans les côtes, sans bagarre d'accoudoir. 
Sans bras, il occupait nettement moins de place que le plus mince d'entre nous.