mardi 31 mai 2016

Tuesday self portrait

Il y a une langue qu'on ne trouve pas, qu'on ne cherche pas non plus, mais qu'on respire en arrivant au monde, qu'on mange et qu'on boit. Cet aliment pour bébé passe comme une lettre à la poste : on ouvre le bec et on avale, sans y penser. Est-ce que pour autant la langue maternelle vous procure une place, et même "votre" place ?
Elle vous procure une place dans une communauté, ou du moins dans un ensemble d'être humains qui auront été allaités au même sein. Vous avez beau vous exclamer que vous n'avez rien en commun avec tous ces gens, vous leur êtes attaché par un lien autrement plus fort que le sang. Avoir la même langue signifie habiter le même monde, être prisonnier du même territoire puisque les langues du monde, si on voulait les superposer, ne se recouperaient que partiellement, et que parler sa langue, ce n'est pas seulement avoir d'autres mots qu'un étranger pour désigner les mêmes chose, mais c'est aussi et surtout avoir autre chose à désigner. La place que la langue maternelle vous assigne est donc bien circonscrite. En vous l'apprenant, on vous enferme dedans -désormais, vous verrez le monde à travers elle, elle fait partie de vous, elle vous est une deuxième peau. Essayez toujours de vous en défaire ! Autant vouloir vous arracher une jambe.  
Anne Weber. Trouver sa langue, trouver sa place in Assises du roman 2008.

lundi 30 mai 2016

L'île avant l'île (fragments d'insularité)

J'ai été un enfant maladif; un adolescent à maladie; un jeune homme avec des maladies. D'où, aussi, le vice la lecture. On commence à lire quand on est malade et on finit par tomber malade si on ne lit pas.
J'ai recroisé cette citation dans un de mes carnets, il n'y a pas longtemps. Si j'avais noté le nom de son auteur -José Carlos Llop- je n'en avais pas mentionné la source. 
Relisant des fragments des Assises du roman de 2008 -Le roman, quelle invention !-, un livre dont je sais, pour l'avoir écrit sur sa page de garde, que je l'ai acheté en 2009 à Bruxelles alors que je n'y habitais pas encore, j'y trouvai, sans l'avoir cherché, cet extrait, sur une page que j'avais cornée. 
L'intervention de José Carlos Llop s'intitule Les choses et débute ainsi : 
"J'aime mes choses", dit la baronne Blixen dans le salon de sa maison africaine. Nous connaissons ses mots grâce aux pages d'un livre. J'aime mes choses. J'ai écrit ces mots sur un papier que j'ai retrouvé dans mon portefeuille. Un portefeuille, c'est une biographie. J'ai écrit ces mots -j'aime mes choses- dans l'obscurité d'un cinéma aux échos parisiens, le cinéma Rivoli. De retour à la maison, j'ai cherché dans ma bibliothèque La Ferme africaine, le livre dont est tiré le film Out of Africa. La phrase était là, soulignée par moi depuis longtemps. Je ne me rappelle pas avoir souligné cette phrase lorsque j'ai lu le livre. 

Depuis que j'ai lu ce texte la fois où j'ai pris note de la citation, j'ai 

  • quitté le Japon pour aller habiter à Bruxelles
  • quitté Bruxelles pour venir habiter à Majorque
  • appris que José Carlos Llop était un auteur majorquin
  • su qu'il n'était jamais allé en Belgique ("Au petit matin, en rêve, j'ai traversé la Belgique en voiture, un pays où, évidemment, je ne suis jamais allé de ma vie.")
  • lu un volume de son journal intitulé El Japón en Los Angeles
  • mais aussi le journal d'Enrique Vila-Matas dans lequel il dit qu'il lit celui de José Carlos Llop
  • vu un film au cinéma Rivoli
  • croisé José Carlos Llop, plusieurs fois, dans la rue

dimanche 29 mai 2016

LA SIESTE

A la fin de ma séance de yoga, je suis restée un moment à la fenêtre du studio. 
Parmi les cris des martinets jouant une dernière fois avant d'aller dormir, 
je percevais la voix, au loin, de mon petit ami. 
Sur la terrasse les transats étaient couchés sur le flanc, 
à se toucher,
 comme nous sur le canapé, quelques heures plus tôt.  

samedi 28 mai 2016

Courir des risques

Judith en sait long sur la nature humaine et sait qu'aux règles, des êtres font exception. Aussi ne me dit-elle pas souvent toujours mais -justement- souvent. Aussi me dit-elle que souvent, pas toujours mais souvent, les pères font cela, c'est leur fonction en quelque sorte, les pères rendent possible le danger. Pas toujours de manière responsable mais souvent de façon contrôlée, les pères rendent possible le danger parce qu'ils l'évaluent sans risque. 
Mon père fit cela, qui ne soupçonna jamais les peurs que je dissimulais, qui passa outre celles que je ne parvins à cacher, qui n'eut jamais l'idée de se mettre à ma place. Mais mon père n'était pas un bucheron ayant trop d'enfants à nourrir, mon père n'était pas le méchant d'un conte, quand il m'envoya seule dans la forêt, ce fut avec une boussole, une carte au 1/5000ème et toute sa confiance. J'avais dix ans, je n'avais plus peur de grand-chose. 

Pourquoi je raconte cela, au fait ?
Ah oui, quant aux mères. Ma mère n'est pas du genre à dire Je te l'avais bien dit. Ma mère est une femme de fantaisies, pas de formules toutes faites, pas non plus une donneuse de leçon. Pourtant, elle m'en donna plus d'une, en douce, en me faisant partager ses admirations. De Beckett, Ionesco, de Faulkner, de Kubrick, elle ne m'a jamais dit  Ah, tu vois ? plutôt Je crois que ça te plaira. J'ai fait confiance à beaucoup de ses passions.  
Du livre qu'un de ses petit-fils lui a offert, elle m'a écrit Quelle sauvagerie poétique ! Fureur, férocité... J'ai adoré mais c'est vraiment déstabilisant ! Mon neveu non plus n'est pas du genre à dire Je te l'avais bien dit. Quant à ma mère, elle n'a peur de rien. 

vendredi 27 mai 2016

Le cabinet des rêves 281

Depuis les attentats à Bruxelles, il est difficile d'y téléphoner depuis un téléphone public. 
Une passante me rend service en composant sur le clavier le code de sa carte ainsi que le numéro de téléphone de sa mère afin (???) que la mienne puisse m'appeler dans cette cabine. 
Elle réitère l'opération une fois car le temps d'appel est très bref. 
Alors que ma conversation n'est pas finie mais que l'appareil a raccroché, la passante s'éloigne au bras de son ami et sans se retourner, n'ayant sans doute plus la patience de recommencer la procédure une fois de plus. 
Son ami se retourne une fois, me voit en train de les regarder et d'essayer d'attirer son attention mais ils continuent à marcher. 
Je reste quelques instants, le combiné à la main, à me demander quoi faire. 

Rêve du 20 mai 2016

jeudi 26 mai 2016

salon ambulant


climatisées
l'été
chauffées
l'hiver
avec vue (é)mouvante sur la ville
les banquettes de la Yamanote ont souvent été une alternative à mon balcon pour 
lire
écrire
dormir
le temps d'un voyage circulaire 
immobile, en somme

chaque fois que les portes s'ouvraient
une histoire pouvait advenir
j'en garde(rai) la nostalgie
chaque fois qu'il s'agit de 
faire un tour 
video

mercredi 25 mai 2016

"Entendía que de todos los martirios conocidos, soportar a un niño era el más metódico y refinado."*

*"Je comprenais que, de tous les martyres connus, supporter un enfant était le plus méthodique et raffiné."

Miguel Delibes. Mi idolatrado hijo Sisi (Sisi, mon fils idolâtré)

mardi 24 mai 2016

Tuesday self portrait

Il y a beaucoup d'individus qui sentent leur vie comme la matière d'un récit minutieux, ils s'y sont installés, suspendus à son hypothétique ou future relation. Ils n'y réfléchissent pas beaucoup, ce n'est qu'une façon de vivre les choses, une façon accompagnée, disons, comme s'il y avait en permanence des spectateurs ou des témoins fixes de leurs activités et de leurs passivités, y compris de leurs démarches les plus futiles et de leurs moments creux. Cette rêverie narcissique de tant de nos contemporains, parfois appelée "conscience" est peut-être un succédané de la vieille idée ou de la vague connaissance de l'omni présence de Dieu, qui avec son oeil était attentif à la vie de chacun, c'était très flatteur au fond, très réconfortant en dépit des contreparties, c'est à dire de l'élément de menace et de châtiment implicite et de la terrifiante croyance que rien ne pouvait être caché tout à fait et à tout jamais; quoi qu'il en soit, trois ou quatre générations ne suffisent pas pour que l'homme accepte que sa laborieuse existence se passe sans que personne y assiste ni la contemple ni s'y penche jamais, sans que personne la juge ni la désapprouve.  
Javier Marías. Danse et rêve

lundi 23 mai 2016

Tentatives d'anonymat (fragments d'insularité)

Il est tentant -même si : pas facile- d'imaginer une vie romanesque -ou, au moins : romantique- à l'employée de la poste quand je la vois monter dans le bus que je prends, moi aussi, pour rentrer. 
Or. 
Et toi ?, m'a demandé Alicia, croisée dans les allées du marché où elle venait de manger avec sa famille venue d'Ukraine mais aussi de... et de... et encore de... Et toi, qu'est-ce que tu fais là ? Mais son énumération m'avait laissée sans voix. Moi ? Je... rien. 
Je suis en ville, seulement cela. 
Et c'est peut-être aussi cela que fait l'employée de la poste, quand elle vient là : être en ville, n'être là pour personne, n'être plus personne, être une autre personne, ne plus être l'employée de la poste, tout simplement, pendant quelques heures. Excepté quand je la vois. 


samedi 21 mai 2016

"Sans syntaxe, pas d'émotion durable"*

La lecture est la seule manière valable d'apprentissage pour écrire parce qu'elle met en contact l'apprenti avec les textes qui contiennent toutes les connaissances dont il a besoin. Lisant ces textes, l'individu peut apprendre la grammaire, les mécanismes de cohésion et les règles de cohérence textuelles nécessaires pour écrire. Mais, s'il est certain que tous les écrivains ont l'habitude d'être de bons lecteurs, tous les lecteurs ne sont pas forcément de bons écrivains. Cela conduit Franck Smith a affirmer qu'il faut lire d'une manière spécifique pour apprendre à écrire : nous devons lire comme un écrivain
Traduction libre d'un extrait de Describir el escribir (décrire l'écrire) de Daniel Cassany. 
Sur les étagères, 
sur les tranches des livres, 
le nom des auteurs
comme autant de professeurs 
particuliers. 


J'ai réfléchi aujourd'hui -lors d'une pause dans mes sensations- au genre de prose qui est la mienne. En somme, comment est-ce que j'écris ? J'ai vu, comme bien d'autres, ma volonté pervertie par le désir de posséder un système et une norme. Certes, j'ai écrit bien avant d'avoir l'un ou l'autre; mais, en cela non plus, je ne diffère guère des autres. 
M'analysant cet après-midi, je m'aperçois que mon système stylistique repose sur deux principes, et tout aussitôt, suivant la bonne règle de nos bons classiques, j'érige ces deux principes en règles fondamentales de tout art d'écrire : dire ce que l'on éprouve exactement comme on l'éprouve -clairement si c'est clair; obscurément si c'est obscur; confusément si c'est confus; et bien comprendre que la grammaire n'est jamais q'un outil, et non pas une loi. 
Supposons que je voie devant moi une jeune fille à l'allure masculine. Un être humain ordinaire dira simplement : "Cette jeune fille a l'air d'un garçon." Un autre être humain, tout aussi ordinaire, mais déjà plus conscient du fait que parler, c'est dire, dira d'elle : "Cette jeune fille est un garçon." Un autre encore, tout aussi conscient des devoirs de l'expression, mais poussé davantage encore par l'amour de la concision, ce luxe de la pensée, dira d'elle : "Ce garçon." Quant à moi, je dirai : "Cette garçon", violant la règle de grammaire la plus élémentaire, qui exige que s'accordent en genre et en nombre le substantif et l'adjectif. Et j'aurai fort bien dit; j'aurai parlé dans l'absolu, photographiquement, loin de la platitude, de la norme, du quotidien. Ainsi n'aurai-je pas parlé : j'aurai dit.  
*Fernando Pessoa. Le livre de l'intranquillité

vendredi 20 mai 2016

Le cabinet des rêves 280

Le gros chien jaune est monté au studio. 
Il a été victime d'une de ses incontinences avant d'avoir le temps d'en redescendre. 
Il me regarde, gêné, penaud. 
Je me dis que ça va vraiment être pénible de nettoyer le sol. 

Rêve du 27 avril 2016

jeudi 19 mai 2016

Comment je/elle m'appelle

Elle m'appelle la chinoise. Elle ne m'appelle pas, elle me siffle parfois. Elle siffle tout le monde. 
Quand elle parle de moi, elle m'appelle la chinoise. Elle ne parle pas souvent de moi, je crois. 
Quand elle me parle, elle ne parle pas d'elle, elle ne parle pas de moi. Elle ne me parle pas souvent. 
Elle parle de son fils. Elle l'appelle par son prénom, qui est aussi celui de son père. Pas de son père à elle, dont il porte pourtant aussi le nom mais de son père à lui. 
Elle appelle son frère mon frère, la femme de son frère la femme de mon frère. Son frère s'appelle comme leur père mais comme son fils, aussi. La femme de son frère comme sa propre mère. 
Elle-même s'appelle comme sa mère, comme sa grand-mère aussi. 
Elle m'appelle la chinoise. Pourtant ici*, je suis la seule à n'avoir le nom de personne. 
*
ici : en Espagne (N.d.A.)

mercredi 18 mai 2016

demain dans nos mains

Il existe aussi des poupées capables d'articuler le langage des vivants. En 1992, je me rendis à Londres pour connaître ce genre de poupées. Pas seulement les très populaires figures de rockers en cire capables de chanter et de parler, mais aussi quelques automates moins connus ayant la forme d'un devin ou d'un médecin et parlant notre langue. Je trouvais sur une place de marché un automate-médecin. Quand je m'assis en face de lui, il me dit d'une voix mécanique de poser les mains sur la plaque de verre. Le plateau de verre à travers laquelle on voyait sa mécanique complexe et fascinante. Il lut les lignes de mes mains, c'est à dire qu'elles furent déchiffrées comme des lettres. Le médecin fit un signe d'approbation et, d'un geste sûr, prit un morceau de papier. Il rédigea une ordonnance et me la donna. Malheureusement, son écriture était illisible. Une ligne rageusement ondulée courait de gauche à droite. C'est à cela que ressemblait une traduction écrite des lignes de ma main. Je fis comme si je pouvais lire l'écriture, remerciai l'automate-médecin et quittai la place du marché.
Yoko Tawada. Narrateurs sans âmes.

Moi qui ai tant jeté tant de papiers toutes ces dernières années, je m'étonne d'encore en posséder, d'encore avoir des surprises en ouvrant une boîte, d'encore y trouver l'ordonnance rédigée par l'automate-médecin de Londres. Oui, celui-là même qu'a vu Yoko Tawada et qu'elle ait relaté sa consultation me dispense de le faire, je n'en dirais pas davantage. 
A présent encore, j'aimerais pouvoir déchiffrer dans le griffonnage de l'automate un indice, le début d'un remède. Comme lorsqu'à Tokyo, les soirs d'épuisement, j'avais envie de m'approcher d'une des petites tables illuminées et d'abandonner les lignes de mes mains à l'un des devins, lui abandonner tout mon destin, abandonner ma vie. 


mardi 17 mai 2016

Tuesday self portrait

Au lieu de pensées que l'on rumine sans fin, mieux vaudrait avoir dans la tête les choses elles-mêmes, bien tangibles. Les gens que l'on veut avoir ou dont on veut se débarrasser, les objets que l'on a gardés ou perdus. Il y aurait un ordre : au milieu de la tête, il y a Paul et non ma façon de me raccrocher à lui pour m'en détacher dans un amour égal. Le long des tempes courent les trottoirs, aussi loin qu'ils le veulent, et près des joues, il y a peut-être les boutiques et leurs vitrines et non mes destinations arbitraires en ville (...) Dans ma nuque, il y a le pont au-dessus du fleuve et mon premier mari avec la valise, mais pas l'incitation à sauter. Et près du cervelet, d'où est censé provenir l'équilibre, il y a une table sur laquelle se repose une mouche qui, au lieu de dîner, n'a pas faim. Toutes choses solides qui ont seulement besoin de la place qu'elles occupent dans la tête. Des plans et des arêtes faciles à distinguer et que l'on peut classer pour soi-même parmi les appuis ou les ennuis. Et dans les interstices, il reste de la place pour le bonheur.  
Herta Müller. La convocation.  

lundi 16 mai 2016

L'île rêve (fragments d'insularité)

Le bus de huit heures nous laisse trois quarts d'heure pour finir de nous éveiller. 
Par la vitre défilent les paysages dont je parierais qu'ils n'existent pas en pleine journée
 ,issus du sommeil de l'île avant que,
 elle aussi
 commence sa journée.

dimanche 15 mai 2016

Reading as a pastime

Mais qu'est-ce qu'il fait avec tous ces tubes de peinture ?! Quant à moi, évidemment, je ne les avais pas remarqués. Je dis évidemment parce que, le matin même, Tu as vu le tatouage qu'elle avait sur le bras ?!, et non, évidemment : de la jeune fille que nous venions de croiser, je n'avais noté que l'air revêche qui m'informait plus sur son âge que sur sa véritable humeur. Tu as besoin de tes lunettes pour voir net ce que je vois bien sans les miennes, c'est peut-être ce qui rend nos visions du monde si complémentaires. Alors les tubes de peinture sur la couverture du livre que je lisais, non, je ne les avais pas davantage remarqués que la fleur sur le bras de la jeune fille. De la photo, j'aurais pu dire qu'elle représentait un homme âgé, portant un chapeau, en train de peindre un paysage, face à des maisons. Elle paraissait authentique mais tous ces tubes de couleurs bien rangés, même pas entamés, c'est vrai : la changeaient en véritable publicité, à croire que Winston Churchill n'était pas en train de peindre mais de poser en train de peindre. Il faut savoir se délasser l'esprit, affirme-t-il dans son livre Painting as a Pastime et, pour qui la lecture n'éloigne pas tant du travail et qui ne peut pratiquer de sport sans dommage, la peinture est une enrichissante occupation dans laquelle on peut débuter, comme il l'a fait, à quarante ans, avec un plaisir exempt d'enjeu. Il est bien, ce livre ?! Mais Churchill n'a rien à t'apprendre, toi qui connais depuis longtemps les vertus de la peinture et qui, après avoir atteint les limites du sport, t'es mis à lire à quarante ans. 

samedi 14 mai 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée*)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa


Una vez a la semana voy a la pastelería 
tomar un desayuno, escribir mi diario. 
Solía hacer lo mismo cuando vivía en Lisboa,
cada mañana bajaba rapidamente la escalera hasta
la calle, hasta la pastelería. 
No hablaba portugués pero me conocían
todos los camareros y sabían
lo que quería, siempre un café americano
a veces un bocadillo, a veces un huevo. 
Allá también, escribía mi diario
notaba lo que nos decíamos, mi novio
y yo, durante una parte de la noche. 
El aquí, yo allá, su cara, la mía,
cada noche en la pantalla. 
Tiempo de exil, de ordenador, tiempo de empiezo, 
en español ya sabía decir enamoramiento
Aquí y ahora en Palma como en Lisboa
escribiendo mi diario miro
a la gente que sale, que llega, 
estoy acostumbrada a mirar la vida
que, sin mí, siempre pasa. 


*
Une fois par semaine je vais à la pâtisserie
prendre mon petit déjeuner, écrire mon journal. 
Je faisais la même chose quand je vivais à Lisbonne, 
chaque matin je descendais rapidement l'escalier jusqu'à
la rue, jusqu'à la pâtisserie. 
Je ne parlais pas portugais mais tous les serveurs
me connaissaient et savaient
ce que je voulais, toujours un café allongé
parfois un sandwich, parfois un oeuf. 
Là-bas aussi, j'écrivais mon journal
je notais ce que nous nous disions, mon fiancé
et moi, pendant une partie de la nuit. 
Lui ici, moi là-bas, son visage, le mien, 
toutes les nuits sur l'écran. 
Temps d'exil, d'ordinateur, temps du commencement, 
en espagnol, je savais dire énamourement
Ici et maintenant à Palma comme à Lisbonne
en écrivant mon journal je regarde 
les gens qui sortent, qui entrent, 
je suis habituée à regarder la vie
qui, sans moi, toujours passe. 


vendredi 13 mai 2016

Le cabinet des rêves 279

Je viens de me lever et je m'apprête à sortir de la chambre quand j'entends des bruits de pattes dans le couloir. 
En ouvrant la porte, je vois le chat et le petit chien blanc qui trottinent vers la sortie.
Dans la cour, derrière la porte du salon que je vais leur ouvrir pour qu'ils sortent, le gros chien jaune attend pour entrer. 

Rêve du 2 mai 2016 

jeudi 12 mai 2016

Dans les interstices

Il s'agit de vivre à temps partiel pour une durée indéterminée
 à horaires variables et non choisis,
 de faire preuve de flexibilité 
et d'adaptabilité. 
Optimisme requis. 

mercredi 11 mai 2016

Yoga mental

De toutes les activités intellectuelles favorisant les capacités mentales, la plus accessible et qui procure le meilleur rapport coût/bénéfice est, sans doute, la lecture. Lire est un des meilleurs exercices possibles pour maintenir en forme le cerveau. Il en est ainsi parce que l'activité de lire requiert de mettre en jeu un nombre important de processus mentaux parmi lesquels se distinguent la perception, la mémoire et le raisonnement.
(...) D'autres activités peuvent contribuer directement ou indirectement à la facilitation des processus d'apprentissage et de mémoire, en plus de ralentir les processus neurodégénératifs et les pertes mentales se produisant avec le vieillissement : en plus de l'apprentissage d'autres langues, la pratique de la musique et d'instruments, le yoga et les arts martiaux. 
Ignacio Morgado. Aprender, recordar y olvidar. (Apprendre, se souvenir, oublier)
Edith Grossman est américaine et traductrice de l'espagnol -elle a traduit en anglais Carmen Laforet, Mario Vargas Llosa, Gabriel García Márquez... mais aussi le Don Quichote de Cervantes. 
Elle a consacré un livre à son métier -Why translation matters- que je lis dans la traduction espagnole -Por qué la traducción importa- qu'en a faite Elvio E. Gandolfo et dont je traduis librement, à mon tour, un extrait :


Octavio Paz, l'écrivain mexicain qui a obtenu le Prix Nobel, commence son essai "Traduction : littérature et littéralité" avec la phrase : "Apprendre à parler est apprendre à traduire". Il soutient que les enfants traduisent l'inconnu dans un langage qui, lentement, leur devient familier et que, tous, nous sommes engagés dans la traduction de pensées en langage. Ensuite, il développe une idée encore plus suggestive : aucun texte écrit ou parlé n'est "original" en rien, étant donné que le langage, bien qu'il puisse être n'importe quoi d'autre, est une traduction du monde non verbal et que chaque signe linguistique et chaque phrase traduise un autre signe et une autre phrase. Et ceci signifie, dans un sens absolument utopique, que le plus humain des phénomènes -l'acquisition et l'usage du langage- est, selon Paz, un processus en réalité continu et infini de traduction; et, par extension, l'usage le plus créatif du langage -c'est à dire la littérature- est aussi un processus de traduction : non pas la transmutation du texte dans une autre langue mais la transformation et la concrétisation du contenu de l'imagination de l'écrivain en un artefact littéraire. Comme l'ont suggéré beaucoup d'observateurs, dont John Felstiner et Yves Bonnefoy, le traducteur qui s'efforce de recréer les mots d'un écrivain avec les mots d'une langue étrangère, de fait, poursuit la lutte originale de l'écrivain pour transformer les réalités non verbales en langage. En peu de mots, à mesure qu'ils passent des élaborations de l'imagination à la parole écrite, les auteurs participent à un processus parallèle à celui qu'effectuent les traducteurs quand ils passent d'une langue à l'autre.

mardi 10 mai 2016

Tuesday self portrait

Voyager ? Pour voyager il suffit d'exister. Je vais d'un jour à l'autre comme d'une gare à l'autre, dans le train de mon corps ou de ma destinée, penché sur les rues et les places, sur les visages et les gestes, toujours semblables, toujours différents, comme, du reste, le sont les paysages. 
Si j'imagine, je vois. Que fais-je de plus en voyageant ? Seule une extrême faiblesse de l'imagination peut justifier que l'on ait à se déplacer pour sentir. 
"N'importe quelle route, et même cette route d'Entepfuhl, te conduira au bout du monde." Mais le bout du monde, depuis que le monde s'est trouvé accompli lorsqu'on en eut fait le tour, c'est justement cet Entepfuhl d'où l'on était parti. En fait, le bout du monde, comme son début lui-même, c'est notre conception du monde. C'est en nous que les paysages trouvent un paysage. C'est pourquoi, si je les imagine, je les crée; si je les crée, ils existent; s'ils existent, je les vois tout comme je vois les autres. A quoi bon voyager ? A Madrid, à Berlin, en Perse, en Chine, à chacun des pôles, où serais-je sinon en moi-même, et enfermé dans mon type et mon genre propre de sensations ?
La vie est ce que nous en faisons. Les voyages, ce sont les voyageurs eux-mêmes. Ce que nous voyons n'est pas fait de ce que nous voyons, mais de ce que nous sommes.  
Fernando Pessoa. Le livre de l'intranquillité. 

lundi 9 mai 2016

Le manque (fragments d'insularité)

-Tu as passé deux ans au Portugal. Maintenant, tu reviens à Palma. Enumère trois choses que tu as apprises des Lisboètes. 
-Le tact, la douceur, leurs formules de politesse -inexistantes ici- la discrétion, le savoir être silencieux, la prédisposition à donner un coup de main. On n'a pas besoin de crier pour convaincre. Comme si on avait mis une sourdine au pays. C'est surprenant mais, finalement, on l'apprécie. Ils sont plus capables d'analyse et patients, excepté au volant. En fait, à mon retour, j'ai accusé le coup. En Espagne, on monte le son jusqu'à un volume souvent insupportable. Je dois avouer qu'il m'a été très difficile d'abandonner Lisbonne. Ma relation avec les villes est très affective et avec Lisbonne, le degré d'affectivité est très élevé. Elle me manque, comme si j'avais abandonné une femme que je n'aurais jamais dû laisser. 
(Traduction libre d'un extrait de l'interview accordée par José Vidal Valicourt (Palma de Mallorca, 1969)  interrogé par la revue 40 putes à l'occasion de la parution de son livre Lisboa Song.)


Contrairement à Tokyo, à Bruxelles, à Lisbonne où j'ai eu à y répondre, la question du manque, ici, ne se pose pas. Ou, du moins : on ne me la pose pas. 
Contrairement à Tokyo, à Bruxelles, à Lisbonne où j'ai eu du mal à répondre, je sais ce qui me manque, ici. 
(le silence)

dimanche 8 mai 2016

17h20

quel que soit le degré d'intranquillité qu'affichent les journées
rien ne peut altérer la routine de tes goûters d'été

samedi 7 mai 2016

Être un cheval, se faire un ciné, avoir un enfant, se taire

J'ai dit à Miriam que je voulais passer un an à Paris. Elle s'est retournée vers moi et m'a dit :
-Ton français est horrible. Allez, dis la vérité : combien de temps as-tu étudié le français ? Deux ans au lycée ?
-Non, ai-je dit. Je l'ai étudié au collège de six à dix-sept ans. Et ensuite, quatre semestres à l'université. -J'ai souri- Mais chaque année, la seule chose que j'apprenais c'était la conjugaison du verbe "être".
Alors j'ai récité "je suis", "tu es", "il/elle est", etc en français. Mais arrivée là je me suis trompée et nous avons ri. Maintenant que j'y pense, ce n'était pas si idiot d'apprendre bien le verbe "être". Le sachant, j'en connaissais le son, les voyelles, les consonnes et la manière dont, dans une autre langue, se formait un verbe significatif. Je pouvais me trouver dans la rue de Rivoli "en étant". Je pouvais répéter plusieurs fois "je suis, je suis". Je connaissais bien deux mots en français : un pronom et un verbe. "Je suis". C'était une bonne base. Ensuite je pouvais former une phrase. Je pouvais l'étirer jusqu'à une pensée entière. "Je suis un cheval". Grâce à une pensée, je pouvais amplifier ma conscience et m'introduire dans celle d'un animal. Je pouvais faire tout ça dans un autre pays, dans une autre langue, avec des pigeons à mes pieds et des toits de pierre grise au-dessus de ma tête. Je pouvais former tout un nouvel orchestre de sons avec une lettre majuscule au début de la phrase pour signaler son attaque : "Je suis un cheval !" 
Natalie Goldberg. Wild mind : Living the writer's life.

Ne comptez pas sur moi pour qu'on se prenne un café, qu'on se fasse un ciné. 
Jamais vous ne m'entendrez dire que je vais me fumer une cigarette et encore moins que je vais me boire un bon whisky. 
Vous me surprendrez peut-être pourtant à le dire en espagnol. 
Ce qu'on déteste dans sa langue, on peut le dire dans une autre parce que, quand on parle une autre langue, on n'est pas exactement soi, on est un parent proche de soi. 
C'est ce qu'on apprend avec les langues étrangères : 
  • à dire les choses autrement (1)
  • à prendre plaisir à les dire quand on sait pourquoi (2)
  •  à se taire (3)



(1)
On ne dit pas hacer un niño (faire un enfant), on dit tener un niño (avoir un enfant), on ne dit pas hacer una experiencia (faire une expérience), on dit tener una experiencia (avoir une expérience), m'a dit Alberto. 

(2)
Emploi particulier de la forme pronominale : renforcement de l'idée exprimée par le verbe et de la participation du sujet

a) Avec des verbes qui indiquent la satisfaction d'un besoin, ou un plaisir déterminés.
Le C.O.D. représente une quantité totalement absorbée.
fumarse un pitillo (se fumer une cigarette)
tomarse una Coca-Cola (se prendre un Coca-Cola)
beberse un coñac (se boire un cognac)
comerse un bocadillo de anchoas (se manger un sandwich aux anchois)

Ex :
Anoche me tomé una pastilla para dormir pues no podía coger el sueño.
(Cette nuit, je me suis pris un somnifère parce que je ne trouvais pas le sommeil.)

L'essentiel de la conjugaison espagnole simple et pratique.

(3)
Et prendre enfin du repos de soi. 

vendredi 6 mai 2016

Le cabinet des rêves 278

Le cours d'espagnol n'a pas lieu. 
S. m'attend devant la salle pour m'en avertir et il me propose de l'accompagner chez lui. 
Nous y allons à pied mais, finalement, nous nous arrêtons en chemin : des transats sont alignés le long d'une façade, sous un auvent. 
Malgré le temps médiocre, des gens y sont déjà installés. 
Non seulement P., qui est en train de parler français avec quelqu'un que je ne connais pas. 
Mais aussi K. et K., que j'ai rencontrés la veille et à qui je fais remarquer que c'est exceptionnel de croiser deux fois d'affilée des touristes. 

Plus tard, je m'en vais : je vais prendre le métro (ou le train ?). 
Au bout de vingt minutes de voyage, je descends dans une station dont l'escalier donne directement dans un grand magasin (du type architectural des Galeries Lafayette de Paris). 
Il s'agit d'une Fnac mais dans les rayons de laquelle il y a aussi des vêtements. 
Je ne pensais pas qu'il y avait des magasins de cette taille ailleurs que dans une capitale. 
Je me dis que, si en vingt minutes de train, je peux me rendre à Madrid, Ça change tout ! 

Rêve du 30 avril 2016

jeudi 5 mai 2016

El peso de un libro//La valeur d'un livre

Cuando ví esta librería, en el mercado San Fernando del barrio Lavapies en Madrid, donde había ido a tomar un desayuno -después de las tortillas de patatas mañaneras del verano, cuando voy a Palma con mi novio, a comprar papel y lapizes para su trabajo y después las tostadas (con tomate pero sin aceite por favor) de la semana en Madrid este invierno, desayunar en la ciudad cada vez que voy allí se ha vuelto un hábito- me acordé de una tienda en Tours, donde vivía cuando era estudiante, en que se vendía la ropa de seguna mano al peso. A pesar del tiempo que pasé allá, nunca conseguí encontrar algo al contrario de mi novio que -me lo ha dicho hace poco tiempo- solía comprar, en aquella tienda precisamente, toda su ropa.
En la Casqueria, se venden los libros de segunda mano al peso. Como la ropa en la tienda en Tours, como las frutas, verduras, la carne, etc, en otros puestos del mercado.
Para quién suele comprar libros en Gibert en París o, sobre todo, en las librerías Pêle-mêle en Bruselas, parecen muy caros los libros de ocasión en España.
Ahora que me mudo regularmente, ya no me gusta poseer muchas cosas y es por eso que ya no me apetece comprar nada, es por eso que ya no compro tantos libros como antes. Sin embargo, aún prefiero sacar libros de las bibliotecas, todavía me gustan los encuentros de azar en las librerías de segunda mano. Además, sé que no podré encontrar ciertos libros en las bibliotecas.
Así, dediqué toda una mañana a examinar las estanterías de una gran librería de ocasión de Madrid -vagan por la sección hispanohablante, pensé : ¡En verdad! ¡Hay un montón de varones y ninguna mujer por aquí! Pero, poco después, descubrí otras estanterías no tan numerosas tituladas Autoras hispanohablantes. ¡Nunca había visto algo así!- y, también después del desayuno en el bar Carmen del mercado, me quedé un momento por las secciones de la Casqueria. Al final, elegí un ensayo de Antonio Damasio titulado En busca de Spinoza que espero saber leer aún que se trate de neurobiología. En caja, mientras lo pagaba, cogí un marca página  de la librería, un pedazo de mapa en que está impresa una cita de un tal Oliverio Girondo que dice : "Un libro debe construirse como un reloj y venderse como un salchichón". Lo pusé entre dos páginas del libro. Entre dos otras, ya había una foto antigua, la había visto cuando estaba hojeando el ensayo : la foto de una mujer que está cogiendo una revista en las manos pero cuya mirada, muy franca pero también suave, fijo el fotógrafo. Desgraciadamente, queda sólo una forma oval cortada en lo que era una postal. Por eso, se pueden leer sólo algunas palabras de todo el mensaje -cariño, te dedico, recuerdo- escritas con una hermosa caligrafía y firmadas : Antonia.
Me mudo regularmente, ya no me gusta poseer muchas cosas pero aún me queda un montón de fotografías antiguas de otras familias que la mía de que no hago nada -salvo, una vez o otra, imaginar varias vidas-. No necesitaba ninguna foto de ninguna desconocida en más. Pero, aquel día, en la librería, me pareció más precioso y, por eso, menos caro, mi libro… gracias al retrato de Antonia.
Quand j'ai vu cette librairie dans le marché San Fernando du quartier Lavapies à Madrid où j'étais allée prendre mon petit déjeuner -après les omelettes espagnoles matinales de l'été quand je vais à Palma avec mon fiancé pour acheter le papier et les crayons de son travail et après le pain grillé (avec de la tomate mais sans huile, s'il vous plait) de la semaine à Madrid cet hiver, prendre mon petit déjeuner en ville chaque fois que j'y vais est devenu une habitude- je me suis rappelé d'une boutique à Tours, où je vivais quand j'étais étudiante, où les vêtements se vendaient au poids. Malgré le temps que j'y ai passé, jamais je n'y ai trouvé quoi que ce soit, au contraire de mon fiancé qui -il me l'a dit récemment- avait l'habitude de s'y habiller.
A la Casqueria, les livres d'occasion se vendent au poids. Comme les vêtements de la boutique de Tours, comme les fruits, les légumes, la viande etc, dans les autres stands du marché.
A qui a l'habitude d'acheter des livres chez Gibert à Paris ou, surtout, dans les librairies Pêle-Mêle de Bruxelles, les livres d'occasion semblent très chers en Espagne. 
Maintenant que je déménage régulièrement, je n'ai plus le goût de posséder beaucoup de choses et c'est pour cela que je n'ai plus envie d'acheter quoi que ce soit, pour cela que je n'achète plus autant de livres qu'avant. Malgré tout, même si je préfère emprunter dans les bibliothèques, j'apprécie encore les trouvailles dues au hasard dans les librairies d'occasion. Et je sais que je ne trouverai pas certains livres en bibliothèque. 
Ainsi, j'ai passé toute une matinée à examiner les étagères d'une grande librairie d'occasion de Madrid -déambulant dans le rayon hispanophone, je me suis dit qu'il y avait vraiment beaucoup d'hommes… et aucune femme ! Mais, ensuite, j'ai découvert d'autres étagères, nettement moins nombreuses, intitulées Auteures hispanophones ! Jamais je n'avais vu cela ailleurs !- et, après le petit déjeuner que j'ai pris au bar Carmen, j'ai passé un moment dans les rayons de la Casqueria. Pour finir, j'ai choisi un essai de Antonio Damasio qui s'appelle Spinoza avait raison que j'espère pouvoir lire bien qu'il s'agisse de neurobiologie. A la caisse, en le payant, j'ai pris un marque page de la librairie, le morceau d'une carte sur lequel est imprimée une citation d'un certain Oliverio Girondo qui dit : "Un livre doit se construire comme un réveil et se vendre comme un saucisson".  Je l'ai glissé entre deux pages du livre. Entre deux autres, il y avait déjà une photo ancienne, je l'avais vue en feuilletant l'essai : la photo d'une femme qui tient une revue entre les mains mais dont le regard, franc en même temps que doux, fixe le photographe.
Malheureusement, il ne reste qu'un ovale, découpé dans ce qui était une carte postale. C'est pourquoi on ne peut lire que quelques mots de tout le message -chéri, je te dédie, souvenir-écrits d'une belle calligraphie et signés : Antonia. 
Je déménage régulièrement, je n'ai plus le goût de posséder beaucoup de choses mais j'ai tout de même gardé une quantité de photos anciennes d'autres familles que la mienne dont je ne fais rien -à l'exception d'une fois ou d'une autre, où j'ai imaginé quelques vies. Je n'avais nul besoin d'une photo d'une inconnue supplémentaire. Mais, ce jour-là, dans la librairie, mon livre m'a paru plus précieux et, pour le coup, moins cher… grâce au portrait d'Antonia. 

mercredi 4 mai 2016

"N'importe quelle histoire racontée deux fois est une fiction" (1)

Quand je ne peux me souvenir,

Où ira mon souvenir ?
Une chose est le souvenir, 
une autre est de se souvenir. (2) 

Antonio Machado

A toujours avoir raconté les mêmes souvenirs 

la prédiction du dentiste
les crottes en chocolat du rayon bijouterie
ma première démission
les secrets de cuisine de Ian au Franglais
toutes les facilités immobilières
ma deuxième démission
mon anniversaire célébré en direct sur une radio nationale
l'ambassade française
ma troisième démission
les compliments
la rencontre in extremis


il me semble avoir envoyé le reste de ma vie à la fosse commune et, maintenant que je suis lasse de mes propres récits répétitifs, j'aimerais retrouver les autres, les gisants, sans savoir où se trouve le cimetière. 
(1)
Grace Paley

(2)
Cuando recordar no pueda,
¿Dónde mi recuerdo irá?
Una cosa es el recuerdo,
y otra cosa es recordar.

mardi 3 mai 2016

Tuesday self portrait

Il regarde les graines éparpillées sur le sol d'ardoise et il sent son cou et ses oreilles s'empourprer. C'est en début de soirée qu'elle a dû réapprovisionner les mangeoires et, au lieu de les porter dans l'office pour les y remplir -car c'est ainsi qu'il le fait et qu'il l'a montré à Rose un bon nombre de fois-, elle a transporté le grain, une pelletée après l'autre, à travers la véranda et par la porte, et elle en a renversé en chemin. C'est elle tout craché ! Et, bien sûr, comme elle ne voit jamais le désordre de toute façon, comme elle n'a donc pas vu ces graines semées sur le sol de la véranda et de l'office, elle n'a pas pensé à nettoyer. Ça ne lui est pas venu à l'idée. A grands pas, il fonce dans le couloir jusqu'à l'autre bout de la maison, celui de Rose. Et il allume les lampes d'un coup sec sur son passage. Il frappe avec fermeté à sa porte. Sans colère, parce que même s'il est exaspéré il n'est pas en colère. Il est troublé. Cela, il peut l'admettre. Après toutes ces années, il n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi elle ne peut pas ou ne veut pas se rappeler ce qu'il lui dit de faire, ce qu'il lui demande de faire, ce qu'il veut qu'elle fasse quand elle est chez lui. Quand elle est dans sa vie à lui, merde. Elle agit comme si, pour elle, sa vie à lui n'existait pas. Ou bien, en admettant qu'elle existe, comme si cette vie n'avait pas de sens. Il trouve cela insupportable.  
Russel Banks. L'ange sur le toit

lundi 2 mai 2016

L'ignorance (fragments d'insularité)

Elle n'avait pas d'autre choix que d'aller dans cet horrible hôtel Zenith, qui était le plus décati de tout Cala Mayor et où, surtout, les veuves de soixante-dix à quatre-vingt-dix ans étaient enfermées par leurs enfants restés en Allemagne, avec l'arrière pensée de se débarrasser d'elles définitivement et de la façon la moins chère. Douze semaines dans un tel hôtel en pension complète ne coûtait pas autant que de vivre décemment une demi-semaine en Allemagne, me dis-je. Des dizaines de milliers de veuves allemandes trouvent, tous les ans à Noël, sous l'arbre de Noël, ce qui s'appelle un bon d'hivernage, ce qui s'appelle un séjour prolongé, comme en offrent les agences de voyages aux centenaires dans tous les hôtels imaginables parmi les plus horribles de Majorque.

Traduction libre d'un extrait de Beton de Thomas Bernhard dont j'ai lu la traduction qu'en a faite Miguel Sáenz en espagnol.
Alors ? Tu as voulu vérifier la carte ? nous demandait mon père, cartographe à ses heures, lorsqu'il nous arrivait de passer beaucoup plus de temps que ce qu'il en fallait pour effectuer notre parcours de course d'orientation.

Il est des régions de Majorque dont je n'irai jamais vérifier la carte. 

dimanche 1 mai 2016

La vie mondaine


Nous vivons si loin des apéros dinatoires, des brunchs du dimanche, des soirées tapas, des barbecues... des gens, que cette heure impromptue à parler avec des Ecossais de passage,  m'a évoqué, pendant que nous la commentions en remontant vers la maison, les paquets de boulghour ou de lentilles quand je les range dans le placard : des provisions.